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MOTS-CLEFS DE LA PARTIE CONTEMPORAINE Résumé : Daniel Maleville, disciple de son ami Romi Boissères, se souvient de son enfance à Toulouse entre chaque entretien qu'il a avec son ami. Il fait le bilan de sa vie et parcours les rues de la ville rose avec un regard amoureux sur sa cité. Personnages du roman contemporain. Christiane Maleville - Johnny - Romi Boissères Endroits de Toulouse. - La place du Capitole - La rue Saint-Rome - Promenade en centre ville Les « pêchés » de Romi et de Daniel. La bonne chère - Le café Vous pouvez aussi rechercher un mot par l'intermédiaire du menu de votre navigateur (Dans Internet Explorer : Edition=>Rechercher dans cette page). Aller vers les pages de la Ière partie ésotérique - IIIème partie historiqueTélécharger au format ZIP la Ière partie, la IIème partie, la IIIème partie.
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Personnages du roman contemporain. Ça, cétait Christiane. Pas dinterdit entre nous, simplement un peu danxiété lorsque ma démarche lui paraissait inhabituelle. Toujours ce bon sens qui me manquait un peu et me rappelait de ma nature et des dangers. Toujours cette attention invoquée avec ce ton des personnes qui prennent soin lune de lautre. Son amour menrobait tel un cocon protecteur. Je men étais bien défendu au début de notre mariage, le trouvant par trop aliénant, mais lamour est le plus fort quand il a un sourire et des bras qui vous protègent contre vous-même, les événements ou les autres. Avec les années les affrontements samenuisent pour trouver un équilibre amoureux de ce qui est la personnalité de lautre et que lon doit accepter. On sendormait bien un peu de temps en temps sur les lauriers de ce que lon croyait savoir acquis, mais lautre était toujours là pour rappeler justement que rien nest acquis et que lendormissement des sentiments est une injure à son partenaire qui na rien dun compagnon de bridge. On nen était pas encore à compter nos années de mariage qui nous paraissait avoir été célébré avant hier et je riais des regards qui nous croisaient nous voyant promener main dans la main, comme de jeunes amoureux, sous les arbres et leur ombre généreuse au jardin du Grand Rond. Nous avions pris ensemble le chemin du mysticisme mais Christiane le vivait différemment de moi. Elle navait pas souhaité participer aux conversations que javais avec Romi depuis quelques mois. Elle sentait mieux les choses, peut-être lintuition féminine, et les vivait autrement. Romi me reprochait quelquefois de mattacher à une connaissance trop intellectuelle et de ne pas me servir dans la vie de tous les jours de ce que javais appris. Christiane lisait peu, il fallait que je lui mette sous les yeux tel livre ou tel article qui me paraissait apporter une lumière nouvelle, par contre, elle avait plus de sensibilité et employait de façon différente, mais tout aussi forte, les préceptes dun meilleur amour pour les autres.
On lui avait donné le surnom de Johnny car cétait un fan inconditionnel de ce chanteur. Avec sa famille, il tenait un des plus vieux, sinon le plus vieux restaurant de Toulouse situé dans une bâtisse dont on disait quelle était du XVIe siècle mais qui était certainement plus vieille encore. Elle était flanquée dune tour de briques et on accédait à la salle par un escalier en colimaçon fait de marches en pierres creusées et usées par les pas de toutes les personnes qui lavaient gravi au fil des siècles.
Javais un ami un peu étrange qui me donnait rendez-vous en fin daprès-midi. Cétait un de ces êtres que lon rencontre trop rarement dans sa vie, quelquun qui vous marque profondément par sa présence, par sa personnalité. Il n'était pas une de ces personnes-météores qui traverse votre existence en vous laissant une empreinte indélébile et le regret de ne pas lavoir connue plus longtemps. Non, je le connaissais depuis toujours, depuis lenfance et lécole primaire de notre quartier où nous avions usé nos fonds de pantalon, à ladolescence, fréquenté le même collège et, jeunes hommes, étions sortis avec les mêmes filles. Puis, à lâge adulte, le destin nous avait séparés. Lui, par son métier, avait longtemps et beaucoup voyagé ; quant à moi, jétais resté à Toulouse laissant passer les jours et la vie. Nous nous étions retrouvés sur le tard, une fois quil revint dans notre ville pour ne plus en repartir, posant ses valises pleines dexpériences, de souvenirs et du parfum énigmatique de ces pays où lon sait que lon nira jamais. La vie lavait beaucoup changé et je découvrais un nouveau compagnon que je reliais difficilement à notre jeunesse et aux 400 coups que nous commettions. Ces retrouvailles, à lâge mûr, nen étaient que plus chaleureuses et depuis quelques mois nous nous rencontrions très souvent pour des échanges qui mapportaient quelque chose de nouveau. Je devais me rendre
chez lui, au 4 rue des Puits Clos, dans un des plus vieux quartiers de Toulouse. Il
mavait dit que nous irions ensuite dans un restaurant. Je pensais que nous allions
nous régaler de lun de ces repas qui faisaient notre joie commune, un repas
composé uniquement de produits régionaux. Cétait un fin gourmet faisant souvent
la cuisine pour le plaisir de ses amis. De plus, il avait suivi quelques cours afin de
perfectionner ses connaissances et pouvait tenir la dragée haute à plus dun
professionnel. Il adorait inventer des plats nouveaux quil se régalait de faire
expérimenter à ses proches. Il faut dire que ce nétait pas toujours de très bon
goût et jai le souvenir dun steak aux anchois qui mavait laissé dans
lexpectative.
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Il était depuis toujours attiré par ce que daucuns appellent les sciences occultes, mais ne sy intéressait que depuis quelques années. Auparavant, il avait été fonctionnaire dans un organisme international et avait parcouru le monde sous toutes les latitudes. Une rencontre procurée par le hasard, mais est-ce bien là du hasard, avait complètement changé sa vie. Lors dune soirée, ce genre de cocktail que lon donne dans les ambassades où lon parle de tout et de rien, il avait discuté avec un inconnu qui lui avait fait connaître lastrologie. Romi, depuis toujours, se sentait attiré par le côté mystérieux des choses, ce fut pour lui une révélation. Il avait revu plus tard cette personne qui lavait initié, petit à petit, aux connaissances de cet art et qui, mise en confiance par son intérêt, lui avait révélé quelle faisait partie dun Ordre Initiatique Traditionnel qui avait contribué à son évolution. Romi avait toujours repoussé tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une organisation structurée, hiérarchisée et pensait avec méfiance à ce quil avait souvent lu et entendu sur les sectes. Par la suite, linconnu du cocktail qui était devenu son ami, sentit lattention que Romi portait à lésotérisme et finit par le convaincre dentrer dans lOrdre. Je nai jamais su à quelle confrérie il sétait affilié car Romi était sur ce point assez discret. Tout ce quil men avait dit cétait que, depuis le jour de son affiliation, il avait évolué dans le sens où depuis toujours il espérait aller. Il avait développé, entre autres, ses pouvoirs psychiques, pouvoirs dont il me disait que tout homme les possède à sa naissance et quil suffit dun apprentissage patient pour les épanouir, sauf, rajoutait-il sils sont innés et assez puissants pour que celui qui en est doté puisse sen servir pour le bien dautrui sans avoir à beaucoup les travailler. Moi, je le prenais un peu pour un sorcier lorsquil mentraînait dans des expériences qui ne me feraient pas de mal si elles ne me faisaient pas de bien ; Romi avait toujours une petite pointe dhumour lorsquil me voyait réticent. Il avait fini par quitter son univers diplomatique, avant lâge de la retraite, pour revenir dans sa ville quil chérissait tant et exercer un métier qui, sil ne nourrissait pas son homme, le remplissait dune joie ineffable. Là, il pouvait aider son prochain grâce à son art et vivre dans le cadre quil avait toujours souhaité. [ ------ ] Et la porte souvrit sur Romi qui me reçut avec un grand sourire. Il me prit à bras le corps et métreignit fortement en me disant Salut ! Son salut je le connaissais bien, il disait rarement bonjour ; il préférait employer ce terme ancien et familier de bienvenue car cétait pour lui une marque plus forte damitié. Je le regardais et lui rendais son sourire. Vraiment Romi ne changeait pas trop avec le temps. Dune stature normale, il avait acquis au cours des ans cet aspect un peu rond des personnes approchant la cinquantaine. Ses cheveux, déjà grisonnants à vingt ans, avaient pris plus de blancheur avec lâge et son front sétait assez dégarni. Il était dans une période sans barbe. En effet, il se la laissait pousser au gré de son ressentir intérieur, plus que par mode, et se la rasait ensuite. Ces cycles pouvaient durer quelques mois ou quelques jours. Sa peau était pâle, sans trop de défaut. Pour lire, il portait des lunettes qui accentuaient encore plus son regard rieur et souvent moqueur. Mais lorsquil boudait, et cela lui arrivait, il ne disait plus mot et ses yeux marrons sassombrissaient. Il préférait baisser la tête pour cacher son vilain défaut quil connaissait bien et essayait de combattre. Mis à part ce trait de caractère, je ne lui trouvais que des qualités. Mais peut-être est-on plus indulgent envers ceux que lon aime. Il est vrai que notre amitié durait depuis lâge de sept ans et quau travers des batailles de petits soldats on avait appris à se connaître. Sa garde robe semblait sortir tout droit de celle dun gentleman-farmer. Daussi loin que je me souvienne, il portait toujours des pantalons en velours côtelé, des pulls shetland et des vestes en tweed. A la place de ses pulls, manches courtes à la mi-saison, manches longues en hiver, il optait souvent pour le port dun gilet où étaient accrochées une chaîne et une montre en or, héritage de son grand-père. Je lai toujours connu célibataire, sans liaison durable. Non pas quil nait pas trouvé lâme sur, mais ses pérégrinations autour du monde ne lui avaient pas laissé le temps de se poser. De plus, aimant beaucoup la vie et ses plaisirs, il avait longtemps considéré celle-ci comme une vaste plaisanterie et préféré samuser plutôt que dessayer de fonder une famille. Lui que je trouvais réfléchi pouvait en certaines circonstances devenir imprévisible et son raisonnement alors sobscurcissait et devenait incompréhensible pour tout un chacun. Pourtant, je le considérais comme un grand mystique. Mais comme il me le disait souvent : je ne suis quun homme cherchant à saméliorer. Son père était originaire des Landes, dune famille des gens du cru, et Romi aimait sy rendre le plus souvent possible afin de goûter la tranquillité des pins et les senteurs de la terre, peut-être aussi les faveurs du terroir. Il possédait une voiture sans âge et une grosse moto. Il lui prenait fréquemment lenvie de partir en solitaire sur sa monture, souvent en pleine nuit, vers son pays béni pour se ressourcer et retrouver ses racines. Sa mère était dorigine basque, doù son prénom inusité. [ ------ ] Il rit de bon cur. Romi était rarement triste, il considérait la vie comme un cadeau dont il fallait apprécier chaque jour et chaque heure. Je le suivais dans sa cuisine qui était le seul endroit de son appartement remis à neuf. Elle aurait pu rendre jaloux plus dun professionnel tant lagencement était parfait, mais les anciennes habitations ont des surfaces qui le permettent. Le nombre et la qualité des appareils auraient pu faire penser que lon se trouvait non pas dans la cuisine dun simple particulier mais dans un laboratoire, comme on dit dans la profession. Seule note traditionnelle, sa cuisinière et son four au feu de bois dont il tirait des mets aux parfums et aux goûts que je croyais avoir oubliés. Quatre pièces principales formaient son logement où régnait une odeur de lambris et de cire comme on en trouve dans ces vieilles demeures toulousaines. Y flottaient, en plus, des senteurs dencens indiens qui formaient avec les effluves émanant de sa cuisinière au feu de bois un bien curieux mélange. La première pièce, la plus près de lentrée, était consacrée à son cabinet de travail, là où il recevait. Mais il faut dire quil navait pas attiré jusqualors beaucoup de clients, ce, malgré la belle plaque de cuivre sur sa porte, au pourtour de brique marqué par le débordement du produit de nettoyage, prouvant quil était installé ici depuis longtemps. La deuxième pièce était son bureau. Là, il étudiait en solitaire les cartes du ciel de ceux qui venaient le consulter et y prenait le temps de méditer. Il y régnait un indescriptible désordre. Des livres de toutes sortes encombraient son secrétaire. Dans un des coins, trônait un crâne humain, objet macabre dont il disait que cela lui rappelait constamment la relativité de la vie. Des notes manuscrites parsemaient ses consoles, des tasses de café sempilaient les unes sur les autres. Seule marque de modernité, il possédait un ordinateur qui lui permettait de gagner un temps considérable lorsquil devait effectuer les calculs de la position des astres pour un thème astrologique. Au mur il y avait de nombreux cadres entourant des papyrus quil avait ramenés de son séjour en Egypte, tous choisis, non pas sur des critères esthétiques, mais pour le symbolisme quils exprimaient. Dans un coin, il y avait un petit renfoncement avec une douche et un lavabo jouxtant un lit, posé là, comme si dormir nétait pas une des fonctions intéressantes de la vie. Ainsi, il pouvait veiller très tard et étudier jusqu'à ce que le sommeil le prenne, il navait alors à faire quun pas pour sauter dans son lit. La troisième pièce était son laboratoire dalchimie. Avant, je métais toujours demandé quel pouvait être le but des alchimistes modernes à poursuivre des travaux qui, semble-t-il navaient jamais abouti. [ ------ ] Jétais toujours embarrassé pour lui répondre. Non pas que Romi se posait en juge, mais javais un peu honte de ma méconnaissance par rapport à lui. Il me répétait pourtant quil ny a pas de personnes supérieures à dautres dans la connaissance car un véritable chercheur reste longtemps interrogatif et quand il croit avoir trouvé, une autre interrogation vient se poser à lui. Il ne reste, en fait, quun éternel étudiant. Malgré tout, je restais prudent dans mes réponses. Le ton de Romi pouvait devenir agressif, uniquement lorsque, au lieu de débattre, son interlocuteur rejetait tous ses arguments en bloc dun air de dire quil était dans la plus totale erreur. Il pouvait aussi prendre un air narquois et son langage devenir presque fruste pour décocher quelques flèches bien aiguisées à son adversaire qui, généralement, sortait de ses gongs ou finissait par clore la conversation. Par ce subterfuge, il coupait net à un entretien qui ne lintéressait plus et il donnait en cadeau à son interlocuteur le sentiment quil avait affaire à un idiot et donc quil était bien supérieur à Romi. Métant étonné de cette attitude peu en rapport avec ce en quoi il croyait, il me rétorquait : - Si un jour tu me vois pousser des ailes blanches dans le dos, préviens-moi.
Endroits de Toulouse. Je passais par la place du Capitole où le soleil, rasant en cette saison, donnait à la façade un orangé qui faisait ressembler notre Mairie à une de ces photos dartistes que lon voit sur les cartes postales. Plus loin, les cloches de saint Sernin carillonnaient, apaisant, pour celui qui voulait les entendre, le pas du passant pressé. Je marrêtais un instant sur la croix en bronze du Languedoc enserrée pour léternité au centre de la place et dont lextrémité de chaque pommelle représentait un signe astrologique, ce qui ne manquait pas de poser un point dinterrogation aux passants, se demandant quel pouvait être le rapport entre la croix et lastrologie. Je trouvais bon, en ces temps de symbolisme commercial, quun artiste se soit penché sur le passé de notre région et de Toulouse pour faire resurgir dans la mémoire des personnes ce qui avait été oublié. Un excellent livre que javais lu, il y a peu, donnait partiellement la clef de lénigme. Il sagissait de Toulouse Zodiacal, ouvrage récent dont la diffusion ne devait pas dépasser les frontières régionales mais emplissait le lecteur de respect pour les constructeurs successifs de notre bonne ville.
En enfilade de la place du Capitole, jempruntais ensuite la rue Saint-Rome. Jaimais beaucoup me promener dans cette rue, non pas tant pour les magasins de vêtements qui en faisaient lattraction principale, mais pour les anciennes bâtisses qui la composaient. Je passais pratiquement tout le temps de ma promenade le nez en lair afin de contempler les poutres apparentes des façades, les vieilles briques rouges, cuites par les centaines détés successifs, les pierres grises usées par les temps dhiver et les pierres blanches des bâtiments rénovés qui faisant réapparaître la magnificence passée de la bâtisse. Je mattardais à déchiffrer danciennes inscriptions au-dessus des portes et me demandais qui, jadis, avait bien pu habiter ces maisons : riches bourgeois, seigneurs ou hommes du peuple. Ici, cétait la demeure dun Capitoul, un de nos anciens municipaux sous lancien régime, construite en 1504, là, la maison natale du médecin de Catherine de Médicis. Quelques magasins attiraient aussi mon attention. Tout au début de la rue, il y avait cet épicier chez qui javais toujours vu des produits étranges et senti des odeurs qui nétaient assurément pas du terroir, des odeurs exotiques. Petit, je me demandais qui pouvait acheter ces sardines sèches à lil globuleux, présentées dans une boîte ronde cerclée de fer qui mévoquait les cargaisons entassées sur un port, rapportées des mers du Nord par de puissants navires. Elles avaient vraiment lair de poissons morts ces pauvres sardines ; je crois que je les y ai toujours vues sauf, pendant quelque temps où le magasin changea de propriétaire et de vocation mais après bien des vicissitudes revint à sa destination première comme si Toulouse navait pas accepté cette transformation. Plus loin, je fus
happé par les senteurs chaudes des brioches de ces magasins qui vous donnent envie de
tout acheter et de manger à nimporte quelle heure de la journée. Je pressais le
pas pour échapper à la gourmandise. Peu après, je trouvais la boutique du coiffeur
doù sexhalaient par la porte ouverte les senteurs tièdes de produits
capillaires. Ici, cétait lodeur des vêtements neufs qui donne envie de
shabiller de frais. Il y avait aussi le magasin du parfumeur doù sortaient
les effluves dun parfum qui ne sera jamais fabriqué ni vendu car fait du mélange
de toutes les bouteilles ouvertes et essayées durant la journée, essences aux senteurs
dOrient et dOccident. Je dépassais deux petites vieilles, toutes vêtues de
noir, en grande conversation et sexprimant en patois, dont je pus saisir un va pla cordial quà Toulouse on prononce Ba pla et qui, dit de la même façon, en changeant
le ton, interrogatif ou affirmatif, vous permet de recevoir ou de donner des nouvelles de
votre santé. Je croisais un groupe de jeunes gens, les filles aux cheveux longs et
raides, garçons coupe courte, riant de la vie, insouciants de demain, bras dessus, bras
dessous, main dans la main, courant droit devant. Jarrivais devant lappartement de mon ami. Jétais à deux pas de la rue des Puits Verts et de ses immeubles faits dun mélange de briques roses et de pierres de taille de lAriège. Dans ce quartier, la plupart des habitations étaient ainsi. Toulouse na jamais été aussi riche que Paris et les bâtiments Renaissance du quartier Saint-Rome alliaient la brique moins chère à la pierre plus luxueuse qui nencadrait que les fenêtres ou les portes cochère. Mais ce souci déconomie rendait encore plus belles les façades qui mariaient le rose et le blanc en une harmonie de couleur parfaite.
Je décidais de me rendre chez lui en passant par le chemin
des écoliers. Le marché couvert Victor Hugo mavait toujours fasciné aussi bien
par la variété des aliments que par lambiance quil y régnait. On trouvait,
dans les loges des vendeurs, les meilleurs produits régionaux mais aussi lambiance
unique qui fait le charme de Toulouse. En y entrant les odeurs fortes des viandes et des
plats préparés me happaient, mattirant comme un aimant vers les étals. Le vendeur
vous y accueillait par un « Et pour monsieur,
quest-ce que ça sera ? » ou un « On
sert monsieur ? » jovial qui vous faisait croire que vous étiez le client
le plus important de la matinée. Jadorais écouter les conversations aux petits
bars que lon trouvait çà et là au détour dune loge vendant du cassoulet
dont on pensait, à lodeur, que cétait le meilleur de la ville. - Tè !
Lautre jour dans ma boutique ya un estranger, genre gafet, qui ma
demandé si je vendais des Hamburgèrs. Jai failli mescaner ! Ques aco,
pitchoun, des ambeurgers, que je lui dis ? Je te lai envoyé paître en lui
disant que sil voulait senganoucer avec de la viande de pelharot il
navait qua aller bader du côté de la place Wilson. Mon pauvre ! Ma
femme était dans tous ses états ! - Boudiou, Pons,
tes un ézagérateur ! Arrête de rouméguer. Ya pas plus brave que toi. Je
suis sûr que ce minot tu las pas enguirlandé. Tout le vrai parlé toulousain se retrouvait autour dun
pastis pour discuter du dernier match du Stade « Hé !
Tas vu le Stade contre Brive ? » et même si on ne lavait pas
vu tout Toulouse connaissait les résultats du Stade Toulousain en rubi à XV. Quittant le marché, je passais devant ce qui fut la
Compagnie Française des Tissus, immense paquebot voguant au bout de la rue Alsace où des
générations de toulousaines vinrent dénicher létoffe de leur choix, introuvable
ailleurs. Pratiquement en face, lun des plus vieux magasins de Toulouse : les
Galeries Lafayette qui, suivant les vicissitudes commerciales, avait changé plusieurs
fois de nom, mais que tout le monde ici connaissait sous le nom de magasin du Capitole,
son nom premier en 1903. Architecture à la Gustave Eiffel, de poutres dacier
rivetées, surplombées dun dôme, aussi beau que lancien marché couvert des
Carmes depuis longtemps démoli pour laisser place à un gâteau de béton. Lorsque
jétais jeune, ma mère memmenait régulièrement dans ce magasin et
jétais très étonné que lon puisse vendre des articles dans un endroit
aussi luxueux et aussi vaste. Ce nétait que boiseries sculptées, parquets cirés,
escalier monumental, vastes rayons aux vendeuses toujours impeccablement habillées.
Objets et vêtements si bien présentés dans ce cadre me faisaient croire quils
étaient là en exposition et non destinés à la vente. Au moment de Noël, je me
pressais avec les autres enfants devant la seule vitrine animée de la ville et
« bader » devant tous les petits automates qui créaient un spectacle sans
cesse renouvelé. Ma mère y était une telle habituée quelle connaissait les
surveillantes en civil qui déambulaient dans les travées à la recherche des
chapardeurs. Elle les saluait dun sourire ou dun hochement de tête discret
afin de ne pas trahir leur identité. En face du Capitole, il y avait un magasin, aujourdhui
disparu, dont le nom évoquait tout un univers dabondance à mon esprit
denfant : Aux Cent Mille Chemises. Boutique de luxe où je nétais jamais
entré et dont je me promettais la visite une fois devenu riche. Laissant mes souvenirs derrière moi, je remontais la rue dAlsace-Lorraine transformée par les Toulousains en rue Alsace, rue commerçante principale aux charmes luxueux de la ville rose. Jarrivais place du Capitole, place chérie et son opéra où « les ténors enrhumés tremblaient sous leurs ventouses » dit Nougaro, parlant de son père. Peu de temps plus loin je retrouvais mon immeuble favori où mattendait un ami qui me faisait comprendre plus que je napprenais.
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Cétait le jour de « linquet », le marché aux puces qui se tenait autour de la basilique Saint-Sernin. Linquet, en patois toulousain, cest lhameçon. Autrefois, le marché aux puces désignait les étals des marchands de vieilles fripes où on allait « à la pêche » des moins usées. Javais le temps dy faire un tour avant de me rendre chez Romi. Dun pas tranquille, je prenais la rue dAusterlitz qui me conduisait sur les boulevards. Un nouvel arrivant à Toulouse pouvait toujours se demander quelle était la grandeur de cette ville qui ne devait pas se trouver bien vaste puisquil paraissait ny avoir quun seul boulevard connu des autochtones qui nen précisaient jamais le nom. En fait, les boulevards en enfilade dArcole et de Strasbourg, qui forment ce que les Toulousains appellent « les boulevards », étaient les seuls auxquels un toulousain reconnaissait ce titre. Bien sûr, il y avait bien dautres boulevards. En ce cas, on était obligé den rajouter lappellation pour préciser à quel endroit ils se trouvaient. Il y avait aussi « les Allées » dont on ne disait pas le nom, « le monument aux morts » bien quil y en ait plusieurs, la petite rue de la Colombette, connue de tous, qui sappelle pourtant depuis 1947, rue Regourd. Officiellement la place Saint-Aubin nexistait pas mais on la désignait comme telle. Un parfait obélisque commémorant une bataille impériale était définitivement dénommé « la colonne » et le jardin du Capitole était en fait le jardin du Général de Gaulle. Les Allées Jean Jaurès avaient failli devenir un temps les Champs Elysées mais cétait sans compter avec la spécificité toulousaine qui nassimila pas ce parisianisme. Sans oublier les Ponts Jumeaux qui étaient trois. Le nouveau venu dans notre ville avait toujours un peu de mal à se repérer et à identifier les noms de rues qui nétaient pas ceux figurant sur son plan. Je remontais les boulevards encombrés par lactivité fébrile des marchands des quatre saisons qui les envahissaient le jour du repos dominical. Pas de repos pour eux, levés tôt, ayant monté leurs étals et exposant leurs fruits et légumes au chaland qui y venait toujours «assez bonne heure», comme on dit ici. Le marché aux légumes du « cristal » jouxtait tous les dimanches celui de « linquet ». Ici, pas de caddie, pas de voiture au coffre arrière levé, chacun avait son panier suffisamment grand pour le remplir de produits frais de qualité. Tout à lheure on prendra le 10 ou le 14 pour rentrer chez soi, à moins que lon emprunte, à pied, la rue des Chalets et la passerelle du canal du midi. Pour linstant, et vu lheure matinale, les voitures nétaient pas encore assez nombreuses. Mais dans quelques heures, elles iraient sagglutiner comme des mouches sur le miel, carrosserie contre carrosserie, immobiles, prises au piège diabolique de la foule du double marché aux puces et des boulevards. Je remontais jusquà la place de l'ancien marché couvert Arnaud Bernard et menfonçais en direction de la petite médina : amalgame de quelques vieilles maisons occupées par les bouchers et épiciers maghrébins doù séchappent, par les entrées des boutiques, les senteurs de coriandre et de cumin. On y apercevait des groupes de personnes, achetant, mais y menant surtout grande conversation. Les marchands de produits hétéroclites dominaient le trottoir : malles et valises immenses pour rapporter au pays tout ce qui pourrait y manquer. Et aussi, partout suspendus, les articles introuvables en France : plateaux en cuivre, théières en fer blanc repoussé, petits verres à thé, tapis à prière. Cavernes dAli Baba débordant des magasins dont lentrée formait une bouche bourrée de produits comme poussés dehors vous invitant à pénétrer plus avant à la recherche dun autre objet de là bas. Javançais dans la rue Arnould encombrée de petits présentoirs des vendeurs de plantes odorantes et dune foule en pleine palabre. Romi, qui est encore plus fidèle que moi à « linquet », adorait déambuler dans cette rue qui lui rappelait ses années passées en poste en Algérie. Il ne manquait pas de sapprocher des étals de thé pour en humer toutes les senteurs orientales et, discrètement, écrasait une feuille de menthe entre ses doigts afin den conserver aussi longtemps que possible le parfum. Il me racontait les séances de préparation du thé quil avait vécues dans le désert saharien. Véritables cérémonies, exécutées par des spécialistes que tout le monde regardait uvrer, coupant le gros quartier de sucre en morceaux, versant le thé, remontant en un geste la théière jusquà bout de bras, faisant couler le liquide doré dans de petits verres sans quune goutte ne tombe à côté. Jarrivais sur la place Saint-Sernin dominée par la basilique romane dont on disait dans tous les dépliants que cest la plus belle dEurope. Pour moi, et avant linvention du tourisme, elle était déjà la plus belle du monde. Le dimanche matin, les badauds se pressent entre les étals du marché et le pourtour de la place est envahi par une légion de commerçants représentant chacun une corporation mais aussi par des camelots isolés, aux articles uniques : petit rabot miracle taillant tout, nettoyant tout, dont la suprême astuce est dêtre très économique puisque constitué de la lame de rasoir usagée que lon sapprêtait à jeter, accessoires de cuisine pour créer de jolies formes aux tomates et aux pommes de terre, robot ménager multi-usages, multifonctions, multimodes, des tisanes extraordinaires que des bonimenteurs vous vantent, certifiant un nettoyage du sang et du corps. Javais essayé den acheter, il y a quelques années, subjugué par le propos du vendeur, mais celui-ci tenait à toute force à finir son discours malgré mon billet tendu et, de guerre lasse, jétais parti avant la fin du panégyrique et ne connus jamais la régénération promise. On y voyait autrefois un ferrailleur que notre bande de copains avait appelé Jésus parce que lon pouvait y trouver, comme par miracle, tous les articles les plus invraisemblables. Ses prix étaient à la mesure de la montagne de ferraille quil amoncelait sur les remblais dune voie ferrée dont on se demandait si la SNCF connaissait le squat avant lheure ou si elle lui en avait concédé la jouissance. Il y avait aussi les déambulants ; celui là que tout Toulouse surnommait La Dépêche, du nom du journal quil vendait tout en criant bien fort le titre. Les bonbons des Vosges, petite carriole attelée à un bélier nain ou un mouton qui attirait comme un fait exprès tous les enfants. Là, ce sont les marchands de draps et de couvertures qui vous donnent gratuitement tout un tas darticles avant même que vous ne connaissiez le prix final du lot. Il y avait aussi le coin mécanique avec ses panoplies de pinces chromées et de clefs étincelantes, et ce stand où trônait un moteur de voiture que le présentateur noyait à coup de seaux deau, le faisant redémarrer du premier coup grâce à un petit accessoire, peu cher, dont on se demandait pourquoi tous les véhicules de France nen étaient pas équipés. Et, bien sûr, plus loin, les vélos et vélomoteurs doccasion, rajeunis au pinceau ; traces de poils visibles quand il ny en avait pas de pris dans la peinture. Je faisais le tour de la place en suivant la rue lourde du monde qui resterait encore, discussions du dimanche matin obligent, une fois les marchands partis. Au centre, le trottoir occupé par les stands plus nobles des brocanteurs était toujours surpeuplé. On y circulait épaules contre épaules, pieds contre pieds. Difficile de sarrêter devant un stand. Emporté par le flot des badauds, il fallait pencher fortement la tête pour apercevoir les articles à même le sol ou posés sur de fragiles tréteaux de bois. Je passais devant le vendeur de musiques, assourdissant le passant par des rythmes cubains conjoints au bruit du petit, mais tonitruant, groupe électrogène. Un peu plus loin, la rue Ozenne où Christiane, dans un autre temps, blouse rose de rigueur, a passé son bac. Saoulé par la foule et la cacophonie ambiante, je marrêtais à lun des cafés de la rue Saint-Bernard. Au bout, il y avait le cinéma où, enfant, ma grand-mère maccompagnait le jeudi après-midi voir des films en noir et blanc qui paraissaient déjà appartenir à une autre époque. Projections sur un écran carré, qui ne connaissait pas encore le cinémascope, entouré dun drapé aux couleurs luxueuses. Je pénétrais dans le café. Petit déjeuner oblige, je navais rien pris avant de partir. Je passais devant le comptoir, immense bateau avec pour seul capitaine le patron, entraînant les clients vers lambiance quil avait choisie mais que le décor plantait déjà. Queue devant le coin des turfistes, journaux ouverts sur tous les pronostics, vieux toulousains, casquette ou béret vissé sur la tête, commentant en roulant les « r » à coup de « bietaze ! » et de « Eh bé ! » les dernières performances de leurs favoris. Une épaisse fumée de Gauloises et de cigarettes papier-maïs flottait entre les odeurs de mouture despresso nempêchant pas le bruit de sélever au-dessus des clameurs des garçons annonçant à lavance les commandes pour les trouver prêtes à leur arrivée au comptoir. Seul le patron gardait son calme, dominant de lestrade surélevée la pression et le demi. Brouhaha, je crois quil ny a pas dautres mots pour mieux caractériser lambiance dun café les dimanches matin. Rien ne sentend, mais tout sexprime dans la clarté et la confusion des voix. Les voix de Toulouse ; celles des hommes, graves et rocailleuses, amples, sonores, celles des grands-mères, douces et plaintives, celles des jeunes, un ton au-dessus, plus bravaches. Enfant, je les écoutais sexprimer dans les assemblées des baptêmes ou des mariages, dans les pâtisseries, le dimanche après la messe au sortir de léglise, aux terrasses des cafés, entre deux cantonniers vêtus de ce bleu de travail qui semblait ne jamais les quitter. Je métonnais de ce français qui se disait dun mélange de patois et dexpressions dont je me demandais longtemps pourquoi ne les apprenions-nous pas à lécole tellement elles parlaient vrai. Langage dautrefois. Il y a déjà longtemps que dans les cafés toulousains on nentend plus le patois ainsi que lespagnol de ces vaincus de la liberté. Broyé aussi laccent pied-noir, absorbées les coutumes, laminés les us. Chance, une place libre. Je masseyais. Eternelles chaises de bois, dossier rond tenant bien le dos et rabattant ceux qui, sacrificateur à Bacchus, se renversaient en arrière emportés par un élan verbal qui devait renverser le monde. Par la vitre je voyais passer haut dans le ciel un avion atterrissant ou décollant de Blagnac. Mon père connaissait bien les sens de passage des avions au-dessus de Toulouse et men avait enseigné tous les secrets moi qui nobservais jusqualors que les allées et regardais toutes les venues des personnes, ne mattachant quaux rencontres. Toulouse, ville rurale encore étonnée dêtre la vitrine moderne de la France grâce à son Aérospatiale et pourtant à la tradition aéronautique déjà ancienne. Lorsque Gilbert Bécaud, solitaire et triste, allait le dimanche à Orly voir senvoler les avions, il y avait des générations de Toulousains qui vibraient depuis longtemps aux noms de Dewoitine, Latécoère, Daurat, Mermoz et, bien sûr, Saint-Exupéry auquel mon cur était particulièrement attaché à cause du Petit Prince et du Renard. - Je vous écoute ! ? La voix du garçon me tira de ma rêverie. - Un café au lait et des croissants, sil vous
plaît. Il repartit en tonitruant : - Et un café au lait, un ! Ici, les serveurs étaient tout habillé en garçons dautrefois : chemise blanche, gilet et pantalon noir, le corps protégé dun grand tablier blanc auquel ils devaient faire particulièrement attention puisque jamais taché. Ils avaient lallure des serveurs de ces grands cafés toulousains disparus, cafés aux plafonds chargés de moulures et de dorures où lon venait écouter lorchestre, participer à des concours de chant ou danser, jouer à une partie de loto. Nostalgie ? « De mon temps on savait samuser ». Mais non, ce temps là on le regardait avec des yeux de vingt ans que lon na plus. Les jeunes samusent différemment dans un cadre qui a changé, mais cherchent pareillement à découvrir la vie comme nous le faisions. Je le faisais dans ce quartier de mon enfance, aux Minimes, en allant à pied à lécole, faisant tourner le plus vite que je pouvais la pompe à eau municipale, que toute rue possédait, pour voir surgir un flot que je voulais ininterrompu. Lhiver, les cheminées crachaient leur fumée blanche ou grise et tout le quartier sentait bon le feu de bois. Je passais par une étable, oui, une étable, à quinze minutes de la place du Capitole, où se pressaient des vaches dont je me demandais bien où elles pouvaient aller brouter, peut-être dans les champs maraîchers qui essaimaient, encore à cette époque là, mon quartier. Limmeuble était connu sous le nom de « la mouche » du fait de la très grosse représentation en terre cuite de cet insecte sur lun des murs. Lorsque jétais petit, mais vraiment petit, je navais quune peur, cest que cette sculpture prenne vie car elle avait certainement gardé le côté maléfique de celui qui avait pensé décorer son mur ainsi. Plus loin, je rencontrais un grand atelier ouvert sur dimmenses verrières et mes yeux ébahis, où un artiste peintre dessinait et coloriait les grandes affiches que les cinémas de la ville lui commandaient. Je marrêtais tous les jours pour suivre lévolution du dessin et essayais de percer le secret, pour men servir plus tard, me disais-je, de la technique du mélange des couleurs. Cétait le temps de lécole communale et des blouses grises, du béret que lon retirait devant le directeur en entrant, de la corvée de remplissage des encriers pour lécriture à la plume sergent-major et des poêles au charbon pour chauffer la classe. Cétait en 1957, lannée où lon ne vit plus dans les rues de Toulouse les tramways électriques à cathéters promener leur couleur verte et accueillir les passagers sur des sièges en bois vernis au son dune cloche annonçant le départ. Cétait le temps où les passages du rémouleur dans notre rue se faisaient de plus en plus rares ainsi que ceux de la marchande de lait caillé, tirant sa carriole, toute vêtue de blanc comme si elle venait de quitter son magasin. Je ne vis plus, à partir de cette époque, le maréchal-ferrant de la place Arnaud Bernard qui se saisissait des pattes des chevaux pour y fixer à grands coups de marteau les fers qui faisaient un si grand bruit sur les pavés du boulevard Lascrosses. Cest peut-être pour cela que jaimais tant « les puces », la recherche du maintien dun certain passé dans mon souvenir pour retenir les ans qui me volaient le temps gagné mais aussi le temps perdu. Métant régalé de mon café au lait et des croissants, je sortais, me frayant un passage entre les habitués, rejoignant au-dehors la foule des chercheurs dun autrefois. Je finissais de parcourir la boucle de la place qui me conduisait devant lentrée de la basilique. Un peu de temps, il me reste un peu de temps encore avant de me rendre chez Romi. Je décidais d'entrer. Grandes et lourdes portes débouchant sur la nef. Immense bénitier de pierre. Je prends un peu deau et me signe. Cest la transition rituelle qui fait prendre conscience au passant quil nest plus un visiteur. La messe va commencer, les grandes orgues jouent doucement une musique qui vous fait croire que les anges aux grandes ailes existent vraiment. Aidé par lodeur persistante de lencens qui élève mon âme, je fais une prière que je nai jamais apprise ou jamais lue et que seul mon cur me dicte. Tant de prières depuis tant de siècles rendent ce lieu plus saint encore et il suffit de peu pour que lesprit sapaise, que lon sente le sacré pénétrer en soi et mesurer ce que le mot Dieu signifie vraiment. Dans ma jeunesse, je connaissais peu de lhistoire de Toulouse parce quon ne lapprend pas à lécole où tout est tourné vers Paris, comme si la France navait grandi quà cet endroit. De nos rois on sait quils ont passé plusieurs siècles à lutter de toutes leurs forces pour créer un pouvoir central dans ce qui nétait pas vraiment encore une capitale. Et je me suis longtemps demandé pourquoi on avait ignoré toutes ces provinces qui contribuèrent à la richesse nationale et dont le rayonnement artistique dépassait de loin Paris. Les langues régionales ont été réintroduites dans lenseignement, quen est-il de lhistoire des régions ? Il mavait fallu attendre lâge adulte, et la lecture de livres que je pensais interdits, pour découvrir que notre ville avait un passé. De saint Sernin, point central de lhistoire toulousaine parce quun des plus anciens, je savais quau Xe siècle un oratoire sy dressait déjà et quauparavant un lieu de prière y était monté sur pilotis dans les sols marécageux. La basilique, le monument définitif, ne fut consacrée quen 1096 par Urbain II à la demande du comte Raymond de Saint-Gilles. La ville, elle, est beaucoup plus ancienne et la légende raconte que Tholus, arrière-petit-fils de Noé lui-même, en fut le premier roi en lan 3916 du monde. Je ressortais par la porte Miègeville débouchant sur la rue du Taur que je prenais. Au bout sy trouve une église du XIVe siècle qui fut bâtie à lendroit où mourut en 250 le premier saint martyr toulousain de lEglise naissante. Tout le monde ici connaît son histoire, croyants et athées, parce quil est le symbole de la liberté et de la défense de ses idées contre loppression occupante. Jaimais men rappeler la légende pour reconstruire dans mon imagination une période qui mavait fasciné dans ma jeunesse : la Gaule Romaine. Je voyais alors très bien Tolosa, vieille capitale des Tectosages, peuple guerrier dont la domination sétendait jusquà la Méditerranée et qui avait autrefois incendié Rome. Ces combattants nen étaient pas restés là car on racontait dans les chroniques anciennes que, commandés par Brennus, ils avaient fondu sur Delphes, la pillant de fonds en comble, pour en rapporter limmense trésor. Caché près de Tolosa dans un lac sacré, dont lemplacement ne nous est pas connu, il est dérobé, plus tard, par le proconsul Cépion qui le fait envoyer à Rome. Perdu en chemin, natteignant jamais la capitale, Cépion est accusé de lavoir détourné à son profit. Condamné par le sénat à lexil et à linfamie, son histoire a traversé les siècles puisquil ny a pas longtemps de cela on disait dun Toulousain qui avait tout perdu : « Il a le trésor de Toulouse. » Je voyais aussi saint Saturnin, évêque de la cité, sortir de chez lui, afin de se rendre à son office en traversant la ville et atteindre le forum, à lemplacement actuel de la place Esquirol, où une garde importante larrêta par surprise et lemmena devant le tribunal du proconsul. Depuis un moment déjà les plaintes des prêtres de la religion officielle affluaient auprès de lui. Les Toulousains désertaient les temples pour écouter, de plus en plus nombreux, la parole de lEvangile. Cétait un scandale contre Rome. Outre que cette nouvelle religion nétait pas conforme à la religion détat, on y adorait un usurpateur se déclarant roi des juifs et condamné à la croix par Rome, châtiment réservé aux séditieux. Les prêtres accusèrent saint Saturnin de rendre muet par sa présence l'oracle des temples païens et lui demandèrent dadjurer sa foi. Pour donner un éclat public à cet événement ils lemmenèrent au temple de Jupiter, magnifique monument situé sur le capitolium, emplacement actuel du Capitole, décoré de belles colonnes en marbre de lAriège. Refusant de sacrifier un taureau au Dieu de lElysée et disant de lui « Votre Jupiter nest quune statue dargile », il fut condamné à mort. On lui attacha les pieds à la queue de lanimal. Celui-ci, piqué de toute part, senfuit par lescalier monumental du temple où la tête de saint Saturnin se brisa. Le taureau pris la direction de la route de Cahors et les liens se rompirent à lemplacement actuel de léglise du Taur, doù son nom : Taur, le taureau. A cet endroit, deux chrétiennes des premières heures, connues dans la tradition sous le nom des saintes Puelles, enterrèrent de nuit le corps dans un cercueil de bois. Le taureau, quant à lui, rendu furieux par la foule continua encore sa course et il fallut labattre à lemplacement du quartier Matabiau. En occitan : « Mata biau », qui tue le buf. Plus tard, la basilique Saint-Sernin fut érigée pour recueillir les restes du rebelle contre Rome. Je remontais la rue du Taur aux façades rénovées qui sont, comme ailleurs dans Toulouse, autant de fleurs qui poussent aux quatre coins de la ville. Au bout, je rejoignais la place du Capitole et sa croix du Languedoc en bronze. Pour beaucoup dhistoriens, la croix, dite du Languedoc, est antérieure à la symbolique chrétienne. Ce nétait pas une fantaisie dartiste que davoir voulu figurer les signes du zodiaque sur chacune des pommelles de cet emblème solaire indiquant les quatre directions cardinales. Tout aussi symbolique est le blason de Toulouse dont les nombreuses études qui ont été faites montrent à l'évidence le rapport étroit entre l'astrologie et les éléments qui le compose. Les deux monuments y figurant sont, à gauche, le château Narbonnais, demeure des comtes de Toulouse et ancienne porte monumentale de la ville romaine, correspondant au pouvoir temporel, et à droite, la basilique Saint-Sernin, désignant la puissance spirituelle. Au-dessous, lagneau pascal sacrifié à Dieu, portant en bannière la croix, évoque le Christ ainsi quun ancien rite païen consacré au bélier. Là aussi, la représentation du ciel trouvait une correspondance sur la terre. Derrière notre magnifique mairie, se trouvent les murs de lenceinte romaine mis à jour dans les jardins du Capitole où domine le Donjon, survivance dune « tour des Archives » du XVIe siècle, coiffé dun beffroi ridicule « à la Belle au Bois Dormant » par Viollet-le-Duc.
Les « pêchés » de Romi et de Daniel. Romi me fit asseoir. A tout instant, il régnait dans sa cuisine des senteurs de Provence ou des Landes. On avait déjà de lappétit avant de passer à table. Je me demandais où pouvait-il trouver tous les ingrédients quil utilisait. Dans le supermarché de mon quartier il ny avait jamais que de lail et de loignon. Lorsque, revenant de ses Landes chéries, il ramenait quelques herbes ou quelques fruits, il ne manquait jamais de nous inviter, Christiane et moi, afin que nous les dégustions le jour même. La plupart du temps les herbes mystérieuses, cueillies de frais, étaient encore dans la sacoche en cuir de sa moto et cest de là quil les extirpait, nous les mettant sous le nez en riant pour mieux nous les faire apprécier.
[ ------ ] - Pour consolider la
guérison de ton mal de tête, je vais y ajouter un médicament puissant. - Ah oui,
lequel ! - Du pain
tchintché. En une bouffée me revint toute une partie de mon enfance,
celle de lépoque daprès guerre où la société de consommation
nétait pas encore arrivée comme une déferlante sur les pensées et les attitudes.
Ce temps où rien ne se jetait, parce que trop précieux, et surtout la nourriture, rare
et chère, dont nos parents avaient été privés pendant les années doccupation.
Je me souviens de ma mère torréfiant elle-même les grains de café vert, enfermés dans
un cylindre quelle tournait à laide dune manivelle. Je les entendais
cliqueter au-dessus du feu et une odeur, que je jugeais épouvantable, se répandait alors
dans la maison. Je me rappelais les restes quelle accommodait en de nouveaux plats
aux noms imagés tel le pain perdu. Le pain tchintché, lui, cétait mon 10h ou mon
4h, celui des vacances ou du retour décole. Romi se leva et se dirigea vers lun des placards de la
cuisine, louvrit et en tira une miche de pain complet, en découpa deux tranches
quil mit sur le feu dun grill. Pendant que le pain dorait doucement, il hacha
menu une gousse dail. Une fois le pain légèrement roussi, il le retira et le
laissa un peu refroidir. Il répandit lail, prit sa bouteille dhuile
dolive, boîte en fer, dessin dune belle provençale en habit traditionnel, et
versa sur la tranche appétissante une large rasade. Je me demandais toujours où Romi
pouvait trouver les ingrédients pour ses préparations. Moi, je navais, par
exemple, quune bouteille en plastique dhuile dolive achetée au
supermarché. Cétait peut-être un produit équivalent, dun emballage
différent, mais il semblait toujours meilleur chez Romi. - Tiens,
régale-toi. Je ne me le fis pas dire deux fois. Incroyable la mémoire du
palais, je me retrouvais quarante ans en arrière. Je métonnais toujours de cette
faculté qui me servait surtout à essayer de me souvenir des goûts qui nexistent
plus dans les aliments de notre cuisine moderne. Ce simple pain grillé recouvert
dhuile et dail, cétait une bouffée de jeunesse qui me prenait au
palais, de ces goûts et de ces odeurs dont on se demande sils nont pas
existé quen rêve. Une fois épuisés les croustillements du pain et la saveur
incomparable de lail, je me trouvais complètement ragaillardi pour continuer le feu
de mes questions. Une petite chose me gênait cependant : lhaleine terrible que
mavait donnée lail. Je demandais à Romi : - Tu naurais
pas un chewing-gum, par hasard, jai une haleine épouvantable ? - Non, mais je vais
te donner mieux. Romi se dirigea vers lune de ses étagères et pris un
grain de café dun des bocaux. - Tiens, croque-moi
ça, cest un peu fort au goût, mais dans trente secondes tu auras une haleine de
jeune fille. Crache les morceaux après. Je croquais doucement le grain de café pendant que Romi
riait sous cape et, effectivement, quelques secondes après, je ne sentais plus
lodeur forte du condiment toulousain. - Tu me fais un beau Languedocien, toi ! Tu veux bien manger les douceurs du terroir mais tu as honte des effluves. Qui se jaino se fa mal ! (Qui se gêne se fait mal !) Pour sûr, on vivait dans un monde de plus en plus aseptisé où les odeurs étaient bannies et personne ne devait se distinguer du lot. Pourtant je me souviens de mon enfance où le mécanicien sentait bon le cambouis, le paysan, la terre, le quincaillier un mélange de cire et de lodeur du fer de ses articles, le menuisier, le bois et le clochard, le vin. Toutes leurs senteurs, bonnes ou mauvaises suivant les goûts, caractérisaient le personnage, lui appartenaient, rehaussaient son rôle. Aujourdhui plus rien ne sent, pas même chez le boucher. Tout doit être « clean », sans odeur et sans saveur, que pas une tête dépasse. Peut-être que méritons-nous la société que nous nous faisons. Cela me faisait souvenir dune maxime de La Rochefoucauld qui disait : « Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi. »
[ ------ ]
- Je ne sais pas ce
que tu en penses, mais jai un petit creux. Il est presque une heure de
laprès-midi et je passerais bien à table. Bien sûr javais faim, mais aujourdhui
particulièrement, je navais pas envie de perdre de temps à table, je voulais
continuer ces conversations qui, je le sentais bien maintenant, me préparaient au voyage
que nous allions entreprendre. - Ne te dérange pas
pour moi, un sandwich me suffira. - Un ami qui me
dérange, nest pas un ami. Puis comme sil avait lu dans mes pensées, il me dit
avec un petit sourire : - De toute façon,
tu ne perdras pas ton temps. Je vais te montrer comment on peut préparer un magret de
canard et si tu le dégustes avec plaisir, tu auras passé un bon moment damitié.
Viens, on retourne à la cuisine, tu as assez mangé du pain de lesprit, maintenant,
on va manger le pain du corps. Romi mentraîna vers ses fourneaux. Il se mit aussitôt
à luvre. Le voyant saffairer, je me sentais un peu gêné de ne pas me
rendre utile. - As-tu besoin
daide ? - Puisque tu me le
proposes, prends ces petites pommes de terre nouvelles et pèle-les. Je mexécutais aussitôt et mappliquais à ne pas
trop enlever de peau tant elles étaient petites. - Bien, maintenant
mets-les à tremper. Romi avait sorti de son réfrigérateur un canard entier et
commença à en découper le filet. Tous ses gestes étaient précis, on aurait dit un
professionnel. Cétait la première fois que je voyais le découpage dun
magret. Ceux que jachetais, venaient emballés sous vide du supermarché de mon
quartier. Romi sortit dun placard une poêle bien noire. Pas ce genre
dinstrument avec le fond qui nattache pas, non, une poêle de nos
grands-mères dont on est sûr que le manche est en fer mais pas certain du reste
tellement elle est noire, dun revêtement et dun plat inégal. Romi sifflotait
tout en travaillant. Je mapprochais de lui et vis ses mains pleines de gras et du
reste de sang de lanimal. Je fis une moue de dégoût. - Tu aurais dû
mettre des gants en plastique. - Tu as peur
dattraper des microbes ? ! - Non, je le disais
pour que tu ne te salisses pas. - Ne ten fais
pas pour ça. Par contre, cest moi qui te protège. - Et comment ? - Imagine, deux
secondes, que cet animal ne soit plus aussi frais quil y paraît. Et bien, ma façon
de le préparer avec tout lamour que je peux donner à un ami, te protégera de
lindigestion. - Cest nouveau
ça ! - Jexagère à
peine. Le vrai cuisinier, cest celui qui fait les choses avec les mains nues. On a
confiance parce que ses mains transmettent lamour quil met à son uvre.
Vois les officines de restauration rapide, on est rassuré que les employés aient des
gants pour toucher les légumes et la viande qui, de toute façon, sont déjà morts
depuis longtemps. Ils sont tués avant de naître par les engrais chimiques, la
manipulation génétique, les hormones, les antibiotiques et la lumière électrique des
serres. Sur les choses mortes, les microbes ont tendance à proliférer. Alors, il faut
aseptiser fortement, ce qui, de plus, ôte le goût. Regarde aussi le personnel, il est en
général assez jeune, nest que de passage, ne reste que pour trouver un meilleur
emploi ou pour payer des études. Je ne veux pas dire quil ne soit pas efficace,
non, tu nas pas le temps de chercher de la monnaie, que déjà ce que tu as
commandé test servi. Non, ce que je veux dire, cest que ce personnel
travaille industriellement, sans amour et sans âme ; au chrono. On a alors que peu
de confiance de ce quil transmet avec les mains. La cuisine ce
nest pas une question dhygiène, cest une question damour. Mais
là, je tai choisi un canard qui vient du marché Victor Hugo, chez un marchand que
je connais pour avoir visité la ferme où il se sert. Ce canard, il ne savait pas ce
quest une batterie, tu sais, ce nom barbare qui désigne les HLM des animaux. Tiens
en parlant de ça, je me demande comment, en voyant les ravages sociaux que provoquent
cette concentration de personnes sur si peu despace et dans beaucoup de béton, les
hommes ont pu vouloir reproduire ce schéma pour les animaux ? Bon, et bien, ce
canard, il pouvait séchapper loin devant lui lorsque les enfants du fermier le
poursuivaient, il pouvait sébrouer dans sa mare, se coucher et se lever aux heures
du soleil. - Arrête, tu vas me
faire regretter de le manger. - Tu sais, il vaut
mieux manger moins mais manger sain. De toute façon, dans nos sociétés industrielles,
on mange trop et mal équilibré. Perdue la si bonne soupe aux légumes de mon enfance
comme perdue lâme paysanne des Français qui faisait de la table une joie et non
pas un péché comme aujourdhui. Tiens, en parlant de péché, veillons à la
cuisson de ce magret : pas trop cuit, pas trop cru. Et ouvrons bien loreille. - Tu veux dire les
yeux ? - Tu sais, la
cuisine cest aussi une affaire doreille. Ainsi, la cuisson nécessite non
seulement la vue et lodorat, mais aussi loreille. Tu peux ne pas voir ou
sentir une cuisson trop rapide, car lorsque tu la verras, il sera trop tard, mais à la
façon dont rissole un aliment, dont cuisent des oignons, tu ne peux pas te tromper sur le
futur du résultat. Ecouter la mélodie de la cuisson, cest la première attention
du cuisinier. Si elle chante ou quelle roucoule, cest bon. Si elle crie,
sexcite, ta cuisson est peut-être trop rapide. Qui na pas entendu la chanson
du chapon cuisant dans sa graisse, nest pas un cuisinier. Romi, tout en surveillant dun eil, et donc,
dune oreille, alla sur une des étagères prendre deux bocaux et une bouteille.
Lorsque la cuisson lui sembla à point, il commença à mexpliquer le « Magret
à la Romi ». - Suis-moi bien,
cest très vite fait mais ça change tout le goût. Dans la graisse fondue, mélange
une cuillère à soupe de miel, mais pas trop ; là, comme je le fais. Rajoute une
petite rasade de vinaigre balsamique et des pruneaux dAgen macérés dans de
lArmagnac, tirés dun pot que tu dois toujours avoir chez toi. Fais chauffer,
mélange le tout et arrose le magret. Comme je lai préparé auparavant, récupère
un peu de graisse de canard et fait revenir tes pommes de terre dans une poêle
jusquà ce quelles roussissent. On sale très légèrement. Pas de poivre. Voilà, tout est
prêt. Regarde ce mets, il est rustique, malicieux et vivant. Allez ! On peut passer
à table. Je nen revenais pas. Cest vrai que cétait
rapide comme touche finale, mais que cétait bon !
- Mais tout dabord on va
prendre un café. Romi était un grand amateur de café. Il possédait de nombreuses cafetières, électrique, à chaussette, à pression, à litalienne. Il préparait son café de toutes les façons, à tous les modes, avec ou sans chicorée, sinon fleuri de parfums dorange ou de vanille. Je le voyais en prendre à toute heure du jour ou de la nuit. Il métonnait parfois quand il rajoutait de leau froide à un café quil avait oublié sur le feu et qui avait bouilli. Il se dirigea vers une des étagères et prit sa cafetière préférée : une magnifique machine italienne à pression entièrement chromée qui possédait un petit air rétro. Il en était très fier. Il lavait achetée en Italie et sen servait rarement. Ce devait donc être une grande occasion pour la sortir ainsi. - Sais-tu que le meilleur café du
monde se trouve dans le plus pauvre pays du monde ? En Ethiopie. Là bas on le
cueille encore à létat sauvage. Cest une petite production dont la
commercialisation dépasse rarement les frontières. Je ne sais par quel miracle,
jen ai trouvé chez Bacquié, place Victor Hugo. Le prix est exorbitant, mais
lexpérience est unique. On va sen préparer une bonne
tasse. Joignant le geste à
la parole, Romi se mit à préparer ce nectar dont je ne me lassais pas quand
cétait lui qui le mijotait.
[ ------ ]
Romi se fit un plaisir de nous préparer une deuxième tasse de son nectar. Il prit le bocal en verre qui contenait les précieux grains et son moulin à café. Il nachetait jamais de pré-moulu parce quil le considérait comme déjà mort dans son cercueil hermétique. Je devais reconnaître quil avait entièrement raison, moi qui, par manque de temps, nachetais que du café moulu, et puis aussi parce quon ne trouvait plus que ça dans les supermarchés. Au moment où Romi commençait à moudre, une odeur inoubliable emplissait la pièce, chose que je navais jamais sentie lorsque je me battais pour ouvrir ces damnés paquets argentés afin de ne pas en renverser la moitié par terre. Il me disait : « Larôme est dans le cur du grain. Si tu brises le cur, tu détruis larôme. Et tu auras beau mettre ta poudre sous vide que rien ny fera parce que lâme du café sera déjà partie ailleurs. Si tu prends le temps de découvrir le cur, tu découvriras le plaisir. Et il en est pour toute chose ainsi. » Il ny avait pas une matière que Romi ne rapporta au mysticisme. Au début, javais trouvé cela un peu agaçant. Mais avec le temps je mapercevais que ce nétait quune autre façon de voir la vie, même celle de tous les jours dans les gestes les plus courants.
[ ------ ]
- Viens, je vais te
remonter avec un petit café dont tu me diras des nouvelles. Il vient directement
dItalie. Cest un ami qui me la acheté à Turin lors de son séjour. - Ne trouve-t-on pas
des cafés importés en France ? - Oui, mais la
plupart sont adaptés au goût français. Il en est de même pour tous les produits
étrangers, et dailleurs nous faisons pareillement pour ceux que nous exportons.
Jai toujours goûté les produits du cru, lors de mes séjours à létranger,
néanmoins, une fois revenu en France, je ne retrouvais jamais ce goût si particulier que
javais connu. Reconnais toi-même que, sans parler détranger, essaye de
trouver un vrai cassoulet en dehors de la région toulousaine, tu vas avoir du mal. Cela me rappelle une
aventure lors de mon premier voyage en Italie. Je voulais boire un de ces fameux espresso
dont javais tant entendu parler. Jentre dans un café et en commande un. Le
garçon mapporte une minuscule tasse avec un fond de café et une note non
négligeable. Pensant avoir affaire à des voleurs, jexige, dans un italien
mélangé despagnol et de français, que lon me serve une double ration. Je
suis à peine intrigué par la tête surprise du garçon qui remporte ma tasse et la
ramène avec une double dose. Jai vite compris en versant le sucre en poudre qui ne
voulait pas couler que je métais rendu ridicule par mon ignorance. Daniel, tu peux
me croire, moi qui aime le café, jai eu du mal à finir cette minuscule tasse. Par
contre, le goût et larôme de ce café je ne les ai jamais retrouvés en France,
même en demandant des pressions bien serrées. Allez viens, jentends le nôtre en
train de passer. Romi mettait autant de passion à lalchimie
traditionnelle quà lalchimie du café. Mais il prenait parfois des libertés
avec cet art qui me surprenaient. Ne lavais-je pas vu, plusieurs fois réchauffer du
café froid au micro-onde ou à la casserole ? Il y avait une part de mystère qui
mimpressionnait.
[ ------ ]
- Au moment où tu
le ressentiras. Toi seul peut le déterminer. Mais dis-moi, as-tu pris ton café, ce
matin ? - En quelque sorte,
jai déjeuné dun café au lait. - Ouah ! Le
mélange détonnant café-lait, un véritable poison pour le corps cependant si bon au
palais. Et bien, je vais te faire goûter un café rétro. - Un café
rétro ? - Oui, une forme de
préparation que lon faisait dans les années 50/60 mais qui est tombée un peu en
désuétude. Viens, suis-moi à la cuisine. Romi se leva et se dirigea vers son
« laboratoire ». Je le suivais, curieux. Sur la cuisinière bouillait déjà
de leau dans une casserole. Dun placard il tira une cafetière en aluminium
qui, daprès son aspect, avait dû faire la guerre. Des souvenirs denfance
remontaient à la surface. Cétait exactement le même modèle de cafetière dont ma
mère sétait servie pendant longtemps. Un corps anguleux, un long bec remontant et
surtout la fameuse chaussette en coton ou en Nylon. Romi y versa le café. Puis, il sortit
un paquet en papier que je voyais autrefois à la maison. Il était de couleur bordeaux et
rouge, un dessin représentant une jeune femme en tablier tenant un plateau une cafetière
fumante posée dessus : la fameuse chicorée Leroux. Combien de fois ai-je vu ma
mère préparer cette alchimie et me suis-je demandé pourquoi elle ajoutait ce produit
qui semblait superflu puisque le café, me disais-je dans mon esprit denfant, devait
se suffire à lui-même. Je navais pas le droit den boire pur, ma mère
me le mélangeait avec le lait pour mon petit déjeuner. Dailleurs je nen
avais nullement lintention parce que mes expériences de dégustation en cachette
mavaient fait me demander quel genre de palais pouvaient bien posséder les adultes
pour le boire ainsi. - Voilà le café
rétro dont je tai parlé. Il faut verser leau lentement sur le mélange
café-chicorée et attendre que ça passe. Ne jamais laisser leau à un niveau trop
bas mais que tout flotte dans la chaussette afin que la décantation se fasse de façon
continue. Cest un peu long comme méthode car il faut toujours se trouver à côté
de la cafetière. Néanmoins, tu peux mettre à profit ce moment pour réfléchir, ce que
ne permet pas une cafetière électrique que lon branche et dont on ne soccupe
plus. Tu me diras que la cafetière électrique nous fait gagner du temps. Pour ma part,
je me demande quel temps elle nous fait gagner puisque la durée que je maccorde
pour le repas na pas changé depuis trente ans. Tu vas voir, le résultat en vaut la
peine. Ça te rappellera certainement ton enfance. Romi ne croyait pas si bien dire. Lodeur du café et de
la chicorée se répandait dans la pièce et me faisait retourner dans un passé qui me
semblait lointain mais tout à coup si présent. - Pour parfaire le
tout, je te sers dans un bol. Romi avait vraiment le sens de la magie de la cuisine. Il ne
laissait rien au hasard. Le décor, la table, les accessoires venaient contribuer au
plaisir de la dégustation. Il posa devant moi un de ces bols que je croyais ne plus
exister. Lourd, aux bords épais, large et profond, agrémenté de petites fleurs au ton
pastel. Tout le plaisir ancien retrouvé. Je dégustais autant ce café que les années de
souvenirs qui menvahissaient. Je considérais Romi. Il buvait lentement, savourait le
« café rétro » quil sétait servi et prenait le loisir
dapprécier les choses. Pas comme moi qui souvent allais au plus pressé. Au contact
de mon ami retrouvé, japprenais, petit à petit, à prendre le temps de vivre, de
moins me disperser, à faire les choses plus complètement, plus profondément.
Joubliais, à la longue, la façon superficielle que javais de traverser la
vie, sans prendre le temps de marrêter sur le sourire dun enfant, sur la
peine dun ami ou sur le parfum des roses qui envahissait lâme et qui est le
seul dont il faut se méfier car porté par des anges.
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