Brocéliande : le chemin du Graal.

 

Lettre du bout du monde.  L'ange gardien. Lettre du bout du monde.   Le meilleur ami de l'Homme.
Lettre du bout du monde.  La Belle et la Bête. Lettre du bout du monde.   Illumination.
Lettre du bout du monde.   Bogota. Lettre du bout du monde.   Long fleuve tranquille.
Lettre du bout du monde.   Le bonheur. Lettre du bout du monde.   La symbolique des nombres.
Lettre du bout du monde.   Blaise Pascal. Lettre du bout du monde.   Brocéliande : le chemin du Graal.
Lettre du bout du monde.   Montségur : le chemin des Cathares. Lettre du bout du monde.   Chartres : cathédrale-vaisseau de pierre.

Lettre du bout du monde. Le chemin du Graal.

    Cher Daniel.

    Tu sais qu'il existe plusieurs voies pour la recherche mystique et il y a déjà bien longtemps que j'ai choisi la mienne : l'alchimie. Même en ayant touché au but, je ne peux m'empêcher d'en explorer d'autres car elles apportent des joies différentes et permettent des comparaisons avec celle que l'on a privilégiée. L'occasion m'a été donnée, depuis que je vis à Paris, d'essayer une nouvelle route : la recherche du Graal. On peut passer toute une vie sans atteindre ce noble but. Je n'ai parcouru qu'un bout de cette quête car mon temps, tu le sais, doit être consacré à autre chose. Mais comme dans toute recherche initiatique, même si l'on n'a pas abouti, tout le long du sentier, on aura beaucoup appris. La récompense n'est pas tant de trouver, mais de chercher et d'apprendre. J'ai donc pris le bâton du pèlerin et fait un bout de chemin pour ressentir une joie mystique différente.

    Tu connais, comme tout le monde connaît, la légende du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Mais on ne peut dire qu'il n'existe qu'une seule histoire tant cette légende a été écrite et réécrite. En effet, depuis le XIIe jusqu'au XIVe siècle, sans oublier les modernes, divers auteurs ont raconté à leur manière cette épopée, venant l'enrichir à chaque fois d'un personnage supplémentaire ou d'un épisode nouveau ou d'une aventure narrée différemment. Sans vouloir prétendre être un continuateur, j'ai essayé de t'écrire cette légende à ma manière, me sentant autorisé, de par les nombreuses versions qui coexistent, à la raconter avec ce que j'en connaissais de mon enfance, des divers ouvrages lus qui en parlaient ou qui en traitaient et des impressions vécues lors de mon voyage au Royaume de la Dame du Lac. L'essentiel pour moi était de ne pas trahir l'esprit mais surtout le symbolisme de l'aventure arthurienne. Car, au-delà de l'histoire, il faut chercher le sens caché des situations et du pourquoi de cette quête. La véritable signification de la recherche du Graal c'est le but que tout homme doit s'assigner : la recherche de la spiritualité au travers de la connaissance de soi et de la matière par une série d'épreuves sans lesquelles rien ne peut s'accomplir.

    Si ce n'est la première partie, celle des Ecritures, qui se rapproche le plus de l'Histoire et de la Tradition, la seconde partie, celle de la recherche du Graal, correspond plus à ce que j'ai pu ressentir et vivre lors de mon voyage en Bretagne. Mes charmantes guides de Ploërmel, Tréhorenteuc, de l'église du Graal et de la forêt de Brocéliande, à qui ce courrier est aussi destiné, voudront bien excuser la liberté que j'ai prise avec la lettre tout en sachant que j'ai essayé d'en conserver l'esprit.

A la recherche du Graal

    Il n'y avait jamais eu autant d'invités dans l'humble masure de Simon le lépreux. Ils étaient arrivés le soir pour prendre le repas que sa femme avait préparé. Les douze étaient là, Lui aussi était présent. Joseph d'Arimathie avait apporté des écuelles et des coupes supplémentaires car Simon n'était pas riche et ne pouvait dresser une table correcte pour Lui et ses proches disciples ainsi qu'à tous ceux qui les suivaient. C'était le cas de Joseph d'Arimathie qui avait reconnu en Lui celui qui venait sauver le peuple d'Israël. Bien que faisant partie de la plus haute juridiction religieuse juive, il s'était rangé dès le début de Son côté, présageant que quelque chose de nouveau devait venir de Sa part. Il ne pouvait malheureusement pas faire état de son ralliement à Sa cause car Il soulevait par ses propos révolutionnaires de trop grandes passions, et tant les Romains que les Juifs se trouvaient être Ses ennemis. Non, il préférait agir dans l'ombre, lui qui était aussi un commerçant riche et respecté et dont les avis étaient écoutés. Par sa position sociale il pouvait infléchir les opinions dirigées contre Lui et ainsi le protéger.

    La table était dressée et le repas fut servi. La tension était grande parmi les disciples. Les autorités religieuses et militaires étaient à Sa recherche. Il semblait ne pas être affecté par la gravité qui pouvait se lire sur les visages. A la fin du repas, Il prononça quelques paroles qui semblaient être des paroles d'adieu. Il partagea le pain entre ses disciples et le vin de la coupe que lui avait servie Joseph d'Arimathie. La nuit était douce et ils dormirent sous le ciel étoilé de Jérusalem.

    Le lendemain, à la suite de ce qui semblait être un cauchemar, Joseph d'Arimathie se trouvait aux pieds de son Maître agonisant sur la croix. Il ne pouvait comprendre que Celui qui avait tant réalisé, ait pu se laisser arrêter aussi facilement et juger sans se défendre. Il avait bien essayé d'user de son influence auprès de ses pairs et des autorités romaines, mais rien n'y fit. Il semblait que cette fin atroce était inéluctable. Il semblait que tout était prévu d'avance. L'horreur vint s'ajouter à sa souffrance lorsqu'il vit le soldat romain Longinus planter sa lance dans le corps de son Maître. Le sang coulait déjà avant que le soldat ne retira le fer. N'y eut-il jamais sang plus sacré répandu par l'aveuglement humain ? En un geste qui lui parut dérisoire, il voulut empêcher la vie du Maître de s'échapper de Son corps, de toucher la terre du mont Golgotha. Il se tourna vers son serviteur qui l'avait rejoint de la maison de Simon. Du sac qu'il portait, il en sortit la coupe dans laquelle Il avait bu la veille et oubliant les soldats, s'approcha de Lui. Montant sur une pierre et levant les bras, tendit la coupe vers la sainte blessure. Du sang coula sur ses mains et il pleura.



    Joseph d'Arimathie avait fui la terre d'Israël. Plus rien ne le retenait là. Il avait affrété un bateau et, après plusieurs jours d'un triste voyage, avait atteint la côte des Gaules. A sa suite il emmenait Marie-Madeleine, Sarah la Noire, Marthe et d'autres disciples des premières heures. Il avait tout laissé derrière lui mais emporté assez d'or pour pouvoir entreprendre ce voyage et, qui sait, peut être ne plus jamais revenir en Judée. Mais plus précieux que l'or, il y avait cette coupe. Cette coupe dans laquelle son Maître avait bu et qui s'était remplie de Son sang. Ce n'était plus une simple coupe, ce n'était plus un simple accessoire de table. Elle était devenue sacrée par les lèvres qui s'y étaient portées, par le sang versé. Il en émanait quelque chose d'indéfinissable, quelque chose d'inexprimable. Depuis ce triste jour Joseph d'Arimathie conservait le précieux récipient comme un trésor.

    Après avoir débarqué à Massilia, la petite troupe de disciples se dispersa afin de répandre la parole du Maître. La légende dit que Marthe alla dans une petite cité qui était terrorisée par un dragon nommé la Tarasque. Elle le combattit et l'enchaîna. La ville de Provence porte depuis le nom du monstre : Tarascon. Sarah la Noire alla dans ce qui est aujourd'hui la Camargue. Elle y est encore vénérée sous les traits d'une vierge noire par les Gitans qui font, en son honneur, un pèlerinage important aux Saintes-Marie-de-la-Mer. Joseph d'Arimathie, quant à lui, remonta vers le nord-ouest et s'enfonça en Armorique et dans la Petite Bretagne. Il y vécut assez longtemps pour y construire un château afin que les remparts puissent protéger à jamais la coupe du Graal . Son fils fut le premier consacré de la hiérarchie chrétienne naissante en Grande Bretagne. A sa mort, le château fut confié à une lignée de rois légendaires surnommés les Rois Pêcheurs. On dit que le château n'apparaît plus que pour celui qui est en quête du Saint Graal.

 

    Il y a très très longtemps, quand certains animaux pouvaient encore parler et que les hommes croyaient encore en Dieu, il y a très longtemps vivait en Petite Bretagne, en forêt de Brocéliande, un magicien, un enchanteur hors du commun. Sa naissance était déjà extraordinaire.

    Lorsqu'elle était jeune, sa mère qui était très croyante, habitait dans une humble masure avec sa sœur. Celle-ci vivait de ses charmes et ramenait au foyer, paysans, marchands de passage et soldatesque. La future mère de Merlin était terrorisée par ces gens qui essayaient de la séduire. Elle alla demander l'avis de son confesseur. Il lui conseilla, pour éloigner ces manants, de s'enfermer dans sa chambre, faire le signe de croix et laisser la lumière allumée. Ce qu'elle fit tous les jours et fut ainsi protégée. Or, il advint qu'un soir, elle eut une violente dispute avec sa sœur et alla se réfugier dans sa chambre. Avant de se coucher, et encore sous le coup de la colère, elle oublia de laisser la lumière allumée. Dans la nuit profonde le diable vint et la féconda. Les villageois la voyant enceinte et sans mari décidèrent de la juger. Leur vindicte redoubla lorsqu'elle accoucha d'un bébé entièrement recouvert de poils. Ils voulurent alors la mener au bûcher pour la brûler comme sorcière. Son confesseur, malgré l'opposition des villageois, baptisa l'enfant qui aussitôt se transforma en un beau bébé. Mais plus extraordinaire encore, il était doué de la parole et du don de clairvoyance. Lors du procès de sa mère c'est lui qui la défendit et usa de tant d'éloquence qu'elle fut acquittée. Merlin grandit et devint un très grand magicien.

    Au cœur de la forêt de Brocéliande, en Petite Bretagne, existe un lac étrange qui ne se laisse pas découvrir par le simple promeneur. Ses mystères en sont réservés. C'est là que demeure la blonde fée Viviane. Elle habite un château bâtit sous l'eau, entourée de ses Ondines. Dans sa jeunesse, elle était une simple jeune fille du peuple lorsque Merlin en tomba éperdument amoureux. Pour la séduire, il lui montra, non loin de la fontaine de Barenton, un château merveilleux peuplé d'êtres extraordinaires festoyant dans une grande salle et lui fit goûter des mets les plus étranges qui soient et des plus raffinés. Voulant en savoir davantage, Viviane demanda à Merlin de lui apprendre la Magie. Subjugué par sa beauté, il lui donna tout son savoir et Viviane devint en peu de temps l'égale de Merlin, une fée aussi puissante que toutes les autres.

    L'éducation d'un jeune chevalier nommé Lancelot lui fut confiée. Celui-ci passa toute son enfance près d'elle, ce qui lui valut plus tard le nom de Lancelot du Lac. Arrivé à l'âge d'homme, il exprima le souhait de rejoindre le roi Arthur Pendragon. La fée Viviane lui donna une monture et des habits de chevalier. Sur le bord de la berge, alors que Lancelot s'éloignait, le bras de la fée Viviane apparut hors de l'eau. Elle tenait dans sa main une épée, mais pas n'importe laquelle : une épée magique.

    La fée dit à Lancelot :

    - Prends cette arme. Tant que ton cœur sera pur elle te rendra invincible.

    Chemin faisant, il rencontra un paysan auquel il demanda sa route.

    - Mon bon seigneur, le chemin que vous cherchez se trouve sur votre droite. Mais surtout n'allez pas tout droit car cette route vous mène au Val sans Retour où vit la méchante fée Morgane.

    - Qu'a-t-elle de si méchant ? demanda Lancelot.

    - Demi-sœur du bon roi Arthur et déçue d'amour par un preux chevalier, elle a jeté un sort sur cette forêt qu'elle hante. Tout gentil homme qui entre en ces lieux, et s'il a failli en pensée ou en acte à la dame de son cœur, se voit prisonnier à tout jamais des arbres. Il n'y aurait aujourd'hui pas moins de 150 chevaliers retenus par la magie à Morgane.

    Loin d'effrayer Lancelot, ces paroles ne firent qu'aiguiser son ardeur. Délaissant le chemin de sûreté que lui avait indiqué le paysan, il alla tout droit, s'enfonçant dans la forêt de Brocéliande.

    Cependant, de terribles épreuves l'attendaient. A bord d'une barque il traversa un petit lac où il dut affronter une tempête d'une force inouïe, il contrôla sa monture quand la terre se déroba sous elle, lutta contre un vent d'une force gigantesque qui l'empêchait d'avancer et combattit un dragon qui crachait le feu. Mais le plus extraordinaire était qu'à chaque obstacle, du moment qu'il luttait avec son cœur, l'épreuve s'évanouissait. Mais s'il luttait avec ses forces ou sa rage l'épreuve devenait plus dure. Après avoir surmonté les quatre éléments, il arriva enfin au sein de la forêt et vit les 150 chevaliers prisonniers des branches et des racines. De son épée il trancha les liens des malheureux et les libéra.

    Après quelque temps, il s'arrêta au lieu dit Barenton pour se rafraîchir à une fontaine. Celle-ci avait la réputation d'être magique et la particularité de guérir les fous. Jamais elle ne se tarissait et aujourd'hui encore on peut voir l'eau s'en écouler et des bulles d'air venant des profondeurs inconnues de la terre se former dans son bassin. Lancelot prit son écuelle et se rafraîchit. Le restant d'eau, il le jeta sur la margelle. Mais aussitôt le ciel se couvrit de nuages noirs et un terrible orage éclata. La foudre frappa le sol juste devant lui, mettant le feu à un buisson. De la fumée, jaillit une femme à la robe rouge, aux lèvres rouges, aux cheveux noirs d'ébène et au regard furieux.

    - Pauvre mortel ! Tu as voulu défier la fée Morgane. Mais sache que par ce geste tu viens d'instaurer une malédiction pour les siècles à venir. Quiconque versera de l'eau sur la margelle de la fontaine de Barenton provoquera un orage qui ira courant dans toute la région !

    Lancelot n'eût pas le temps de saisir son épée que la fée Morgane avait disparu.

    Il continua son chemin et put voir maintes merveilles comme le tombeau d'un géant qui avait été terrassé par un preux. Il passa le camp du Tournoi où un chevalier avait combattu 50 adversaires pour prouver son amour à sa belle. Il traversa le Miroir aux Fées, petit lac à l'orée du Val sans Retour, où l'on raconte que trois fées y vivaient et contemplaient leur beauté dans les reflets de l'eau. Un jour, la plus jeune, tomba amoureuse d'un chevalier. Ses deux sœurs en furent tellement jalouses qu'elles le tuèrent. De rage la jeune fée, profitant d'une nuit obscure, les égorgea. Leur corps saigna pendant 7 jours et le sang imprégna la pierre d'une colline du Val Sans Retour. On peut encore voir aujourd'hui ces traces rouges sur les rochers dominant ce val.

    Lancelot ayant continué son chemin se trouva perdu alors que le soir tombait. Il vit une vieille femme au bord du chemin et alla vers elle pour lui demander sa route.

    - Holà femme, peux-tu m'indiquer la route vers le royaume de Camelot.

    - Si bien seigneur, il vous suffit de continuer votre chemin tout droit. Mais surtout n'allez pas sur votre gauche car c'est une forêt hantée et bien des gens s'y sont perdus. On raconte qu'une jeune fille vivait non loin d'ici. Ses parents la maltraitaient et son seul ami était un animal de la ferme, un taureau bleu. Celui-ci la réconfortait et lui donnait du bon lait chaud le soir où le chagrin l'enveloppait. Or, une nuit, elle entendit son père et sa marâtre parler du taureau bleu. « Il est trop vieux maintenant et ne sert plus à rien. Demain, il faudra le tuer ». Effrayée, elle se précipita vers la grange où le taureau bleu avait l'habitude de la retrouver. Elle lui dévoila ce qu'elle avait entendu à la ferme et demanda au taureau bleu de la conduire à travers la forêt pour lui faire découvrir un autre monde et fuir les dangers qu'il courrait s'il demeurait davantage ici. Celui-ci eut beau tenter de lui expliquer qu'il ne risquait rien et de la dissuader de cette fuite en lui décrivant les maléfices qui peuplaient cette forêt, rien n'y fit. Voilà donc la jeune pucelle et le taureau bleu sur le chemin de la forêt qu'il fallait traverser pour découvrir l'autre monde tant désiré. Ils partirent et pénétrèrent dans l'épaisse toison de verdure.

    Le taureau bleu lui dit :

    - Je dois te prévenir que nous allons traverser une forêt magique. Les feuilles en sont particulières et tu ne dois surtout pas les toucher même si tu en as envie car alors elles tomberaient au sol et de grands dangers surviendraient.

    Il lui conseilla alors de ne pas s'arrêter et d'avancer sans se retourner sur les beautés qu'elle pourrait apercevoir. La jeune enfant fut émerveillée par la couleur cuivrée des premières feuilles qu'elle aperçut. L'envie de les caresser effleura un instant son esprit mais la tentation ne fut pas assez grande et elle continua son chemin. Plus loin, le feuillage se transforma de nouveau et sa couleur argentée éblouit la jeune fille. Les feuilles brillaient et l'attiraient. Elles semblaient vouloir la caresser. Cette clarté, tel un clair de lune, lui fit perdre la notion des dangers qui ne manqueraient pas de l'assaillir si elle en faisait tomber une. La tentation fut si grande qu'elle laissa les feuilles lui effleurer la peau. La plus fragile se détacha et vint se poser sur le sol. C'est alors, qu'au détour d'un chemin, apparurent d'énormes araignées qui se précipitèrent sur la jeune fille. Elle appela le taureau bleu à son secours et, craintive, se cacha dans les buissons. Le taureau plein de courage réussit à terrasser toutes les araignées. Elle fut très heureuse qu'ils aient pu vaincre cette première épreuve et repensa aux avertissements qu'il lui avait prodigués.

    Mais tous les dangers, toutes les tentations n'en furent pas écartés pour autant. La forêt se modifiait au fur et à mesure qu'ils avançaient. C'était, maintenant des feuilles d'or. Elles étaient là, à portée de sa main. Leur splendeur la paralysa, elle n'entendait plus le taureau bleu qui essayait désespérément de la ramener à la réalité. Lui, sentait la mort approcher. Cette fois, il savait que ce combat était son ultime combat. Il savait aussi qu'il lui serait difficile de vaincre la folie de cette tentation qui enveloppait son amie et qu'elle ne saurait la repousser. Elle effleura la feuille, la caressa et celle-ci se laissa cueillir. La surprise de cet instant de bonheur et la peur tout à la fois la firent tressaillir et lâcher prise. La feuille d'or tomba aussitôt sur le sol.

    Alors dans un rugissement qui fit trembler la forêt entière, quatre lions s'approchèrent menaçants. La jeune fille se sentit prise au piège, redoutant l'avance rapide et sûre de ces monstres. Le taureau bleu s'interposa. Il combattit fièrement. Mais sa bravoure ne put lui servir davantage de bouclier. Epuisé, blessé, son sang rouge vif se répandant sur sa robe bleue, il succomba sous les morsures de ses adversaires.

    La jeune fille put traverser le lieu du combat sans encombre. Au sortir de la forêt elle rencontra un jeune homme dont elle tomba éperdument amoureuse et se maria avec lui. Elle vécut heureuse et eut beaucoup d'enfants. Mais, de temps en temps, près de la forêt magique, la jeune femme vient le soir et l'on peut entendre cette plainte portée par le murmure des feuilles: « Taureau Bleu, mon petit Taureau Bleu où es-tu? Reviens-moi! ».

    Ayant écouté cette histoire, Lancelot s'en fut, méditant sur le sens de cette fable. Après bien des tribulations il atteignit enfin le château de Pendragon. Il y fut accueilli par d'autres chevaliers qui avaient rejoint le Roi et fut introduit le soir même auprès de celui-ci. S'avançant dans la grande salle du trône, il vit l'enchanteur Merlin qui se tenait à la droite d'Arthur mais Lancelot n'avait d'yeux que pour son suzerain qui tenait dans sa main droite la fameuse épée Excalibur. Tout juste remarqua-t-il son épouse assise à ses côtés. S'avançant lentement, il commença à mieux apercevoir Guénièvre. Il fut alors ébloui par sa beauté, la blancheur de sa peau, la blondeur de ses cheveux. Jamais onques ne vit plus belle femme. Ce pourrait-il qu'un ange fut plus admirable qu'elle ? Troublé, mais essayant de n'en rien laisser paraître, il s'agenouilla devant Arthur et lui remit ses grâces. Le roi se leva de son trône, descendit les trois marches qui le séparaient de Lancelot, le prit dans ses bras et l'embrassa.

    - Soit le bienvenu à la cour de Camelot. Si j'ai réuni tous ces chevaliers ici, c'est pour une mission bien précise dont je ferai part à tous avant la nuit.

    Le soir venu, Arthur invita ses compagnons à dîner dans une salle qui étrangement n'avait pas de table. Ceux-ci s'en étonnèrent et murmurèrent entre eux. Merlin s'avança, levant les bras et, entonnant une incantation qui ne pouvait être entendue par quiconque, fit apparaître au milieu de la pièce une table dont la particularité était d'être Ronde. Arthur s'assit dans le siège qui paraissait être celui d'un Prince et invita les chevaliers à en faire de même. Seul restait un siège qui, par sa décoration et sa noblesse, pouvait faire penser au siège d'un Roi. Cependant, et par la forme de cette table, nul n'avait la préséance et tous pouvaient se considérer comme égal à l'autre.

    - Si je vous ai convoqué ce soir, c'est pour une haute raison.
    Il est en terre de Bretagne un château invisible aux promeneurs mais apparaissant aux cœurs purs et renfermant le Saint Graal. Les temps sont venus de partir à sa recherche et il est la destinée de l'un d'entre vous de le posséder. Seul le Meilleur Chevalier qui l'aura trouvé pourra s'asseoir sur ce siège à ma droite.

    La nuit fut courte pour tous ces hommes tant était grande leur mission, tant étaient intenses les sentiments et les appréhensions qui les étreignaient. Lancelot profitant de la douce nuit alla se promener sur les remparts avoisinant la chambre du Roi. Guénièvre ne pouvant dormir s'y trouvait aussi. Ils sortirent du château et se retrouvèrent sur le pont qui est encore aujourd'hui appelé le Pont des Secrets. Que se dirent-ils cette nuit là, jamais personne ne le saura. La considérait-il comme la Dame de ses pensées, portant seulement ses couleurs lors des tournois ? Tombèrent-ils amoureux l'un de l'autre ? Y eut-il un échange amoureux entre eux ? Toujours est-il que Lancelot dès cet instant ne vécut plus que pour sa Reine. Le lendemain, chacun des chevaliers partit en quête du Graal. L'histoire ne dit pas combien de temps leur quête dura mais plusieurs années passèrent.

    Perceval fut aussi un fameux, sinon le meilleur, chevalier de La Table Ronde. Il partit, lui aussi, à la recherche du Graal et arriva un beau jour dans le château du Roi Pêcheur. Le Graal lui fut présenté couvert d'un linge mais il n'osa parler, il n'osa demander, il n'osa s'en emparer. Le Saint Vase lui fut enlevé de sous les yeux sans qu'il put esquisser un geste vers Lui. Peut-être le silence est-il une faute du cœur.

    Un jour, chevauchant en Petite Bretagne, en forêt de Brocéliande, Lancelot vit au détour d'un chemin un château lui apparaître. Il se présenta devant la Grand Porte et demanda qu'on lui ouvre. Personne n'était aux créneaux et ne répondit à sa requête. Cependant, au bout d'un moment, la porte s'ouvrit d'elle-même. Il entra mais aucune âme ne semblait demeurer en ces lieux. Pendant qu'il abreuvait son cheval à une fontaine, la vie tout doucement apparut autour de lui. Paysans, artisans, hommes de garde semblant sortir de nulle part, s'animèrent autour de lui. Un capitaine des gardes vint s'enquérir de sa visite.

    - Je cherche le château du Roi Pêcheur. Celui qui détient le Saint Graal.

    - Je ne sais si c'est celui que vous cherchez, mais mon maître saura gré de vous recevoir.

    Il le conduisit dans la salle du trône où le Roi l'attendait déjà.

    - Sois le bienvenu, vaillant chevalier. Assieds-toi à côté de moi et raconte ce qui t'a mené jusqu'ici. Si tu le veux, au soir tombant, tu partageras notre repas.

    Lancelot s'assit prés du Roi et lui conta sa quête et la recherche du Graal.

    Le soir venu, Lancelot fut convié à s'attabler à la droite du Roi. Cependant, toute la soirée, et bien que des mets et des vins exquis furent servis, rien ne vint emplir l'assiette et le verre de Lancelot. Celui-ci s'en offusqua et dut s'éloigner de la table pour cacher la honte qui l'étreignait et la rancœur qui commençait à poindre. Comment pouvait-on l'ignorer à ce point lui qui était invité par ce Roi ? A la fin du repas, le Roi lui dit :

    - Preux chevalier, tu es venu en ces lieux pour trouver ce que bien d'autres avant toi ont essayé d'atteindre. Tu me sembles être celui qu'ici tout le monde attendait. Vois.

    De l'entrée principale de la pièce, une très jeune fille toute de blanc vêtue apparut tenant dans ses mains ce qui semblait être une coupe. Lancelot ne pouvait en voir complètement l'aspect car celle-ci était recouverte d'un voile blanc légèrement transparent qui n'en laissait apparaître que les formes. Une grande lumière, d'une blancheur immaculée émanait de cette coupe. Lancelot en fut ébloui et eut bien du mal à garder les yeux sur elle au fur et à mesure que la jeune fille s'approchait.

    - Si tu le mérites, dit le Roi, la coupe est à toi.

    Alors que la jeune vierge avançait, Lancelot ne put éviter de poser les yeux sur elle. Mon Dieu, on aurait dit Guénièvre. Quelle ressemblance diabolique ! Un instant, un instant seulement, le regard et les pensées de Lancelot s'échappèrent du vase. Aussitôt la lumière aveuglante disparue, le voile devint opaque et la jeune fille, tournant les talons, repartit vers le fond de la salle. Qui peut expliquer les sentiments de rage et de peine que ressentit Lancelot à ce moment là ? Que d'années d'errance pour voir, si près du but, l'objet de sa quête lui échapper. Plus tard dans la soirée, rejoignant sa chambre, il lui fut présenté la jeune vierge qui avait tenu le Saint Vase. Celle-ci était la fille du Roi Pêcheur. Aussitôt qu'ils se virent, un grand amour naquit entre eux et ils passèrent le reste de la nuit dans la chambre de Lancelot. De cette tendre union devait naître leur fils Galaad.

    Galaad arrivé à l'âge d'homme partit en quête du Graal. Il arriva dans un château qui semblait sortir de nulle part. Y pénétrant, il n'y trouva personne. Après bien des recherches dans tous les couloirs et les salles, il découvrit une pièce fermée par une porte d'or. L'ayant forcée, il se trouva nez à nez avec un vieux chevalier dont les cheveux et la barbe étaient aussi blancs que longs. Il était à terre et ses deux genoux saignaient.

    - Que vous arrive-t-il et que faites-vous dans cet état, dit Galaad ?

    - J'ai voulu moi aussi, comme toi, conquérir le Graal mais au moment de le saisir, mon cœur n'étant pas assez pur, un ange est descendu du ciel et de son glaive m'a blessé les deux genoux, me condamnant à demeurer le gardien du Saint Graal.

    Galaad leva les yeux et vit la coupe posée sur un autel juste derrière le chevalier. Précautionneusement, il avança les mains, la prit et doucement l'amena sur son cœur. S'avançant vers le gardien-chevalier, il se pencha sur ses blessures et les effleura du vase. Celles-ci aussitôt se refermèrent. Le vieux chevalier sourit et dit :

    - La malédiction est accomplie. Je devais guérir du Graal et en mourir aussitôt.

    Il ferma les yeux et s'allongea pour l'éternité.

    Galaad rejoint ses terres et son peuple vécut heureux sous son règne. A sa mort, nul ne sut véritablement ce que devint le Saint Graal. Certains disent qu'il est toujours en forêt de Brocéliande, d'autres disent que deux anges vinrent le chercher et l'emportèrent au ciel, enfin il est une légende tenace qui fait des Cathares les héritiers du Saint Vase. Sauvé, la veille du bûcher de Montségur dans le massif du Saint-Barthélémy par quatre fuyards prédestinés, il parvint dans la grotte de Lombrives dans la vallée d'Ussat, et de là, aurait emprunté « le sentier forestier du Graal »  en passant par Sem et Orus : curieuse toponymie sacrée révélatrice.

    Bien des années passèrent et Merlin s'en revint en forêt de Brocéliande. Ses sentiments avaient changé à l'égard de Viviane. Il ne l'aimait plus comme avant, la fuyait, même. La Dame du Lac ayant toujours été amoureuse de Merlin et voyant que celui-ci ne répondait plus à son amour, l'enferma à jamais dans neuf cercles magiques dont il est aujourd'hui encore prisonnier. On peut voir son « tombeau » dans la forêt de Brocéliande, non loin de la Fontaine de Barenton, dans une clairière à l'emplacement d'un très gros rocher.

    Là s'arrête l'histoire et la légende. Quelle est la vérité de ce qui précède ? Nul ne sait. Mais tout le monde sait qu'une légende possède une grande part de vérité.

Et il est quelque part
Une coupe sacrée
Espérant du hasard
Un chevalier croisé.

 

    La pluie formait un rideau gris devant le pare-brise. Elle m'accompagnait sur la route de Bretagne qui me menait à Ploërmel petite ville entre Rennes et Vannes. Se pouvait-il que quelqu'un ait versé de l'eau sur la margelle de la fontaine de Barenton ? Le Syndicat d'Initiative avait très bien fait les choses pour le petit groupe de visiteurs qui avait pris ce rendez-vous pour un retour dans le passé. Nous eûmes trois guides différents qui nous promenèrent dans tous ces lieux de légende.

    Nous commençâmes la visite par l'édifice religieux de style gothique flamboyant et Renaissance consacré à saint Armel dont un vitrail raconte la vie. Celui-ci guérissait les malades et après avoir combattu et vaincu un dragon fit de plus grands miracles encore. Je remarquais que la statue du saint était représentée dans une attitude de victoire sur le « dragon » écrasé sous ses pieds. Il faut voir au-delà de la légende et deviner le sens symbolique caché. En effet, dans le bestiaire chrétien, le dragon, appelé traditionnellement la Wuivre, représente en fait les forces telluriques et plus précisément le ou les cours d'eau qui passent sous les églises. Ceux-ci, en modifiant le réseau tellurique de la terre, élèvent ou abaissent l'état vibratoire de l'homme suivant l'endroit où il se trouve. Ces forces provenant de la terre, combinées avec celles qui nous viennent du Haut, sont les forces cosmo-telluriques nécessaires à l'homme pour mieux s'élever. Ce bon saint Armel, devait avoir déjà quelques pouvoirs de guérison mais ce n'est qu'une fois ces forces maîtrisées (lorsqu'il « apprivoisât »  « la Wuivre » ) qu'il put faire de plus grands miracles.

    Les anciens connaissaient cette technique et l'avaient appliquée à tous les lieux de culte. Dans beaucoup de cas, l'autel, où se tient le prêtre, est l'un de ces endroits bénéfiques. Ceci lui permet de mieux s'élever spirituellement pendant la messe et ainsi de communiquer plus intimement avec les fidèles. C'est pour cela que c'est une erreur que d'avoir décidé de déplacer et retourner l'autel de plusieurs mètres afin que le public « voit mieux ». Dans la plupart des cas le prêtre se retrouve ainsi privé d'une force qui lui permettait de faire passer son message plus aisément. C'est le même modernisme aveugle, mais c'est dans l'air du temps, qui a fait que la sonorisation des lieux de culte ajoutée aux chauffages électriques et leurs réseaux de câbles ont atténué ou ôté tous les bienfaits vibratoires des lieux.

    Lorsque j'étais en poste aux Etats-Unis, il m'a été donné de visiter la cathédrale de Washington, construite en ce siècle et calquée sur les cathédrales européennes. Tout y est, l'épaisseur des murs, la décoration, les statues et les proportions qui paraissent avoir été respectées. Mais lorsque l'on y pénètre, on ne ressent rien, aucune émotion, aucun transport de l'âme ou du corps. Même aussi grande que Notre Dame de Paris elle semble froide, sans vie. En effet, les constructeurs modernes, s'ils maîtrisent aussi bien leur art que les Compagnons des siècles passés, ont perdu toute la science qui fait d'une construction un endroit vivant et porteur. L'ayant fait visiter à plusieurs personnes de sensibilité différente, et me gardant de les prévenir, je leur demandais leurs impressions une fois sorties. Toutes, avec des expressions similaires, confirmèrent mon opinion.

    Un autre très haut lieu de la légende arthurienne est sans conteste l'église de Tréhorenteuc en forêt de Brocéliande. Celle-ci doit sa réputation depuis la guerre au père Gillard qui, appliquant Vatican II avant la lettre, donnait, entre autres, l'absolution aux suicidés. Ses supérieurs trouvant cet esprit libertaire gênant, le reléguèrent dans ce petit village de quelques maisons et son église en piteux état. Il se heurta très vite à la population locale assez attachée aux traditions bretonnes pour ne pas dire celtes.

    Avec l'aide de prisonniers de la dernière guerre puis, plus tard, avec des artistes de renom subjugués par son œuvre et par le personnage, il fit décorer son église en mélangeant les trois traditions : Arthurienne, Celte et Catholique. Si l'on peut parler de décoration, tant il est vrai que même après avoir visité nombre de hauts lieux sacrés, je n'avais encore jamais vu autant de symboles rassemblés en un endroit aussi modeste.

    Cet édifice religieux est bien petit et l'extérieur ne laisse pas présager de son contenu sauf une inscription au-dessus de l'une des entrées : « La porte est en dedans » . Cette phrase à elle seule nous appelle à la réflexion, ce qu'a certainement voulu le père Gillard. L'église représente traditionnellement le corps du Christ. La porte qui s'ouvre sur la vérité, à condition d'en avoir les clefs, c'est celle qui est à l'intérieur de l'édifice, dans l'essence même du Christ. Cet intérieur allégorique n'est autre que la symbolique qui se trouve dans les vitraux et les tableaux. On ne peut accéder à la connaissance qu'en faisant l'effort de pousser la porte intérieure, en passant le seuil et en nous ouvrant. Le corps du Christ étant aussi celui de l'Homme c'est en nous même que nous trouverons la vérité. C'est par les images que nous délivre notre âme, par la méditation ou la prière que nous accèderons à cette vérité.

    L'une des entrées de l'église nous fait passer au-dessus d'une dalle à forte résonance tellurique qui nous débarrasse de nos ondes négatives pour nous permettre d'entrer en communion avec le sacré, ce qui se retrouve dans presque toutes les églises. Juste après il y a un portail sous lequel on doit passer et qui est plus bas que la normale. Il est en outre peint d'une couleur sombre ce qui fait que, par réflexe, on courbe la tête en s'avançant. On s'incline ainsi devant le chiffre qui y est gravé : 1,618 ; le nombre d'or, le nombre parfait. Mais si l'on se courbe c'est pour mieux redresser ensuite le front en face du maître autel et du splendide vitrail qui à lui seul nécessiterait un ouvrage entier pour le décrire et en découvrir les secrets. On peut en retenir que les symboles ne peuvent se révéler qu'à ceux qui ont étudié, ceux qui sont initiés et pour ce faire l'artiste y a représenté deux lapins dont l'un met la patte devant la bouche pour imposer le silence à l'autre. Or le premier grade des Compagnons Bâtisseurs est appelé Le Lièvre. C'est donc un Ancien qui fait savoir à l'apprenti que les secrets des constructions et des représentations ne peuvent être révélés sauf à un initié.

    Sur les côtés sont disposés des tableaux où sont rassemblées les trois traditions. L'un nous montre Lancelot à cheval devant la fée Morgane, la voluptueuse brune habillée de rouge, à ses pieds la cruche de la fontaine de Barenton (l'élément eau), l'église de Tréhorenteuc à gauche et au-dessous Merlin assis au pied d'un arbre qui lui donne les forces telluriques (élément terre) dont il a besoin. Au centre sont représentés la fée Viviane et ses cercles d'air (élément air), à droite le géant que tua Yvain. L'élément feu est représenté par les flammes et les dragons se combattant. En bas, les chevaliers de la Table Ronde sont attablés avec Jésus. Sur la tente de droite, le symbole d'Anne de Bretagne, sur celle de gauche, le symbole celte, le Triskel. De part et d'autre de Lancelot sont représentés deux troubadours symbole de l'Amour Courtois du Moyen-Age.

    Ainsi ce tableau résume-t-il à lui seul l'esprit dans lequel l'église de Tréhorenteuc a été décorée. Ce faisant le père Gillard pensait pouvoir ainsi se concilier la population locale.

    Le tableau suivant représente 4 scènes de la légende Arthurienne délimitées par deux courbes qui en fait représentent le Graal avec sa coupe et son pied, chacune des terminaisons finissant par le Triskel, la roue sacrée Celte. Celle-ci est formée d'un cercle représentant l'éternité, l'infini et à l'intérieur ses trois terminaisons (la trinité) tournant dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, ce qui est les sens du Divin, de l'Esprit opposé à la matière.

    La scène de droite (symbole de l'air) illustre la « mort » de Merlin lorsque, ayant pris l'apparence d'un jeune homme pour faire plaisir à Viviane, celle-ci l'enferma dans neuf cercles d'air.

    La scène du dessus (symbole de l'eau) montre Lancelot répandant de l'eau sur la margelle de la fontaine de Barenton. La légende raconte qu'à cette occasion un Chevalier noir, propriétaire des terres, venait défier celui qui avait osé déclencher un orage sur son domaine.

    L'illustration de gauche (symbole du feu) montre Eon de l'étoile, surnommé ainsi parce qu'il naquit l'année du passage de la comète de Haley (1148). Il était un religieux hérétique pillant les églises et les monastères pour en redistribuer les richesses aux pauvres. Un Robin des bois avant l'heure en quelque sorte.

    La dernière représentation (symbole de terre) montre deux chevaliers combattant.

    Ainsi les 4 éléments : air, eau, feu et terre sont-ils représentés .

    Au fond de l'église il y a d'autres tableaux figurant un chemin de croix. L'un d'eux montre le Christ succombant sous le poids de sa croix devant une fée Morgane plus sensuelle que jamais. Ce qui valut une nouvelle série d'ennuis au père Gillard de la part de sa hiérarchie.

    Au-dessus du chemin de croix se trouve une magnifique mosaïque. Le cerf blanc est un animal sacré de la tradition celte. Il a été, là, christianisé par l'adjonction de la croix qu'il porte en pendentif et par l'auréole. Il représente le Christ entouré de quatre lions auréolés : les quatre évangélistes. A ses pieds, la margelle de la fontaine de Barenton et l'eau de la fontaine figurant un croissant de lune. La lune symbole de l'eau mais aussi de la mère : la Vierge Marie. Au loin, la forêt de Brocéliande.




    Toutes ces explications, et bien d'autres encore, me furent données par l'extraordinaire guide, pas tout à fait comme les autres, dont je regrettais, et je lui en fis part, qu'elle ne veuille pas mettre ses connaissances par écrit. Elle me répondit que d'après la tradition celte, toute connaissance ne devait se transmettre qu'oralement.

    Après un pique-nique pris dans ce qui semblait être une école communale désaffectée, nous partîmes d'un bon pied pour la forêt de Brocéliande. Le guide tint à prévenir les hommes du groupe que s'ils avaient trompé leur femme ou leur fiancée en pensée ou en acte, elle ne pouvait être tenue pour responsable si la fée Morgane les retenait. Comme il ne se trouvait, semble-t-il, que des hommes fidèles, car aucun ne protesta, nous avançâmes au cœur de la forêt. Même si l'on n'est pas imprégné de la légende arthurienne, même si l'on passe dans cet endroit par hasard, on ne peut le trouver qu'envoûtant. Cette verdure, ces ruisseaux que nous avons traversés à gué, ces arbres noueux dont les racines semblent vouloir vous empêcher d'avancer, ces petits lacs à la surface trop lisse, tout dans ces lieux est réellement enchanteur. Après la montée d'une petite colline, nous pûmes bénéficier d'un paysage qui n'avait peut-être pas changé depuis Lancelot. De fait le guide nous montra le siège de Merlin taillé dans le rocher car il avait, dit la légende, l'habitude de venir à cet endroit pour se reposer et méditer. Peut-être aussi venait-il « se recharger »  en touchant cet arbre de dix mètres de diamètre dont on dit qu'il a neuf cents ans, creux à l'intérieur, dans lequel je suis entré avec d'autres personnes du groupe.

    Le soir venu, le syndicat d'initiative nous offrit le verre de l'amitié avec du cidre bouché et un succulent far breton. Bien d'autres choses encore étaient à voir et notamment le lac où Viviane vit encore, le tombeau de Merlin dans une clairière de la forêt de Concoret et, non loin de là, la fontaine de jouvence dont on dit qu'elle donne la jeunesse éternelle à celui qui s'y rafraîchit. Cependant le temps me manquait pour faire toutes ces découvertes. Mais, n'avais-je pas fait une partie du chemin qui mène au Graal ?

 

    Tu peux penser, cher Daniel, que cette histoire des chevaliers de la table ronde, tu l'as entendue mille fois. Mais, ce qui est important c'est d'en saisir le sens allégorique, comme je te le disais au début de cette lettre. Les légendes d'autrefois, si elles content des faits fantastiques, faisaient aussi appel au sens symbolique que les gens de jadis possédaient. Si aujourd'hui nous avons perdu cette faculté de comprendre, notre inconscient est toujours activé et en reçoit, malgré tout, l'image. Mais il faut alors faire un effort pour en saisir le sens complet.

    Je vais donc t'expliquer très succinctement deux sens cachés d'une partie du texte et tu devras trouver les autres. Ce sera un bon exercice sur le symbolisme.

    - Lancelot est un adolescent lorsque la fée Viviane prend en charge son éducation. Viviane représente la mère dont l'élément est l'eau. Elle est entourée d'Ondines, élément féminin et vit dans un château, élément masculin. L'éducation est donc parfaitement équilibré. Arrivé à l'âge d'homme, il sort de la matrice (le lac) et va vivre sa vie d'adulte. L'épée que lui donne Viviane est un symbole phallique concrétisant qu'il est un homme en âge d'aimer. Sa « mère » le prévient qu'il devra se servir de son « épée », de sa capacité amoureuse, comme il sied à un chevalier. Mais Lancelot s'égare dans un amour interdit avec l'épouse de son suzerain et ainsi n'obtiendra pas le Graal, symbole du bonheur éternel.

    - La jeune fille qui vit à la ferme avec un taureau bleu est le symbole d'une jeune vierge (elle boit du lait chaud, boisson des enfants) attirée par la sexualité. Celle-ci à l'apparence d'un taureau, force mâle, mais aussi bleu, symbole de virginité (robe de la Vierge Marie). Sa fuite de la ferme représente le désir de la découverte progressive de la sensualité : caresse des feuilles, plaisir qu'elle en a. Cette forêt de la connaissance est remplie d'interdits : défense de toucher. Mais l'envie est trop grande et à chaque fois qu'elle brave le tabou, un avertissement lui est donné sous la forme d'épreuves que son pucelage et l'obligation de le garder (à l'époque) doit combattre par l'intermédiaire du taureau bleu. Mais à la fin, sa virginité succombe (mort du taureau, écoulement du sang virginal sur la robe bleue) par la force des lions (symbole mâle) et au sortir de la forêt de désirs elle trouvera mari. Devenue femme, elle reviendra à la lisière de la forêt magique et de ses souvenirs regretter le temps de son innocence.

    Il y aurait encore beaucoup à dire uniquement sur ces deux passages. Essaye d'en découvrir les autres sens cachés. Le reste t'appartient.

Occitanie

Aller vers les pages :
Accueil      Le Disciple    Lettres du bout du monde    Album photos    Plan du site    Liens

Haut de page.