Montségur.

 

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Lettre du bout du monde.   Montségur : le chemin des cathares. Lettre du bout du monde.   Chartres : cathédrale-vaisseau de pierre.

Lettre du bout du monde. Montségur : le chemin des cathares.


« Les chemins que l'Homme emprunte dans sa vie sont des chemins bordés de roses.
Ce qui est le sucre de la vie c'est le parfum de ces roses. Ce qui en fait le sel ce sont les épines. »

    Cher Daniel.

    Je t'ai entretenu, lorsque j'étais à Toulouse, des initiations que tout mystique reçoit lorsqu'il a emprunté le chemin de la Connaissance. On avait parlé de celles que l'on peut passer dans un Ordre Initiatique, mais j'avais surtout insisté sur celles qui surviennent dans la vie de tous les jours.

    Et bien, laisse-moi te raconter ce qui m'est arrivé lors de l'escalade d'une colline ; et tu sais que toute ascension est déjà en soi une initiation.


    Je montais le chemin naissant qui menait au château du Graal. Le temps était idéal pour cette excursion. Je marchais d'un pas léger le souffle à peine court malgré l'altitude et la raideur du sentier où, tout au bout, je pouvais voir le château fort surplombant la vallée de ses 1207 mètres. J'étais arrivé d'assez bonne heure au pied de la montagne pour entreprendre cette escalade. Somme toute, une promenade touristique comme la faisaient tant d'autres personnes autour de moi. Peut-être pas autant que cela. Si j'étais venu ici, c'est que le château de Montségur était une des étapes du Graal (Montségur : Mont securo, montagne sûre parce que fortifiée). Après la forêt de Brocéliande, où j'avais découvert les légendes arthuriennes, c'était l'étape suivante et naturelle d'un cheminement initiatique. Je n'étais pas venu pour le trésor des Cathares, dont on dit qu'il est fabuleux et que quelques promeneurs romantiques pensent découvrir, guidés en cela par la chance ou le hasard. De nombreux investigateurs ont cherché et cherchent encore. Mais peut-être travaillent-ils pour rien car, s'il faut en croire la légende, quatre cathares auraient été désignés, la veille du massacre de leurs compagnons, pour le sauvegarder et se seraient échappés grâce à un escalier souterrain de 1000 marches. Ils s'enfuirent dans le Massif de saint Barthélémy, où leur trace fut perdue et auraient disparu dans le temps. C'est ce qui est dit dans la région. Emportaient-ils le saint Graal ? Certains pensent que oui.

    Il y a dans les environs de Montségur les ruines d'un château, celui de Montréal de Sos, où se trouve une grotte en forme de crypte à l'intérieur des remparts et qui fut certainement une salle d'initiation pour les Templiers car on y distingue encore le panneau à trois couleurs, chanté par Perceval et Chrétien de Troyes, où figurent une douzaine de croix rouges, une épée brisée, une lance, un plateau orné de cinq gouttes de sang, au centre un dessein en forme de soleil représentant le saint Graal et une couronne d'épines : tous des symboles ésotériques. Ce château fut occupé par l'Ordre du Temple et il est permis de penser que celui-ci fut le dépositaire du saint vase. Ces légendes sont tellement vivantes que pendant la dernière guerre mondiale des « scientifiques » SS, mandés expressément par Himmler, vinrent faire des recherches à Montségur sur la possibilité de s'emparer du Graal.

    Peu avant la pente raide de la montée, je m'étais arrêté sur le prats dels cramats (le pré des brûlés) devant le mémorial élevé à la mémoire des 225 Cathares brûlés vifs le 16 mars 1244 pour cause de foi. Cette pause me permit de me remémorer ce qu'était la religion cathare et l'important impact aussi bien spirituel que politique ou économique qu'elle avait eu en Occitanie principalement du XIIe au XIIIe siècle. Un des principaux griefs de l'Eglise catholique contre les Cathares, était que ceux-ci ne croyaient pas en la divinité du Christ et considéraient qu'il n'était ni l'égal ni le fils de Dieu.

    Puis, je méditais sur l'intolérance qui avait exterminé les « Parfaits » dans le feu de la haine.

    Après cette réflexion, il ne me restait plus qu'à grimper la montée abrupte menant au château accroché aux nuages. Les débuts furent faciles mais j'économisais mon souffle sachant que le chemin était long. Au bout d'un moment les promeneurs devant moi commencèrent à me distancer. Je préférais mesurer mes pas me souvenant de ma première excursion lorsque j'avais vingt ans et connaissant bien la difficulté des quarante minutes d'escalade menées grand train. Ainsi, peu de temps après, je me retrouvais seul sur le sentier.

    La montée était vraiment rude. Et bien que j'essayais de coordonner enjambées et souffle, je commençais à fatiguer. La chaleur, l'effort, tout cela accélérait mon rythme cardiaque. Mes tempes tapaient comme des furies, mon cœur résonnait dans ma poitrine et cognait comme depuis longtemps il ne l'avait fait. Je m'inquiétais de mon état. Je ne suis pas un passionné de sports et n'en pratique aucun. A mon âge, avec le peu d'efforts pratiqués habituellement, il pouvait se casser quelque chose dans la machine si je la poussais un peu trop. Tout en me disant cela, je pensais que si quelque chose devait arriver cela était forcément écrit quelque part et que cela faisait partie de mon chemin initiatique. Tout en raisonnant ou en déraisonnant, car la fatigue m'empêchait d'être lucide avec moi-même, je continuais l'escalade en essayant de mesurer ma respiration et ménager mes forces.

    C'est à ce moment là que cela se produisit. J'en fus conscient brusquement, ce fut comme une sensation arrivant rapidement et s'imposant à moi, brute, telle quelle. Oh ! ce ne fut pas palpable, réel sur le coup, ce fut une impression, mais quand même beaucoup plus que cela. Quelque chose dont on est sûr. Je n'étais plus seul sur ce chemin. A côté de moi il y avait maintenant du monde. Pourtant, je savais que j'aurais dû être seul. Les marcheurs qui me suivaient allaient à la même allure que moi et les promeneurs de devant m'avaient distancé. Je me rendais compte, et tout cela en une fraction de seconde, que je montais sur ce chemin escarpé, entouré de personnes peu communes, en fait des personnes vraisemblablement irréelles tout droit sorties de l'an de grâce 1244 ! Il y avait près de moi, presque de trois quarts, et je fus obligé de tourner légèrement la tête, une gente dame avec sa coiffe, sa robe marron, soulevant les pans de ses deux mains afin de ne pas marcher dessus. A un mètre derrière, se trouvait un homme, pourpoint et chausses, montant la tête baissée. D'autres que je ressentais mais que je ne pouvais voir, escaladaient aussi. Je savais confusément que nous montions nous réfugier au château car l'attaque était imminente et il fallait se protéger. Je partageais ce sentiment commun. Je retournais la tête face au chemin. L'impression d'être accompagné disparue. Je me retrouvais seul. Cette sensation étrange s'était envolée. Un instant après je croisais les promeneurs me précédant qui s'étaient arrêtés pour faire une pause. Que s'était-il passé ? Avais-je eu une vision, étais-je victime d'un mirage, d'une hallucination due à la fatigue ? Je ne me posais pas trop de questions car je voulais retenir ce que j'avais vu, ressentir pour mieux me le remémorer. Ce que mes yeux avaient surpris, j'en étais sûr. Il ne s'agissait pas de l'effet de mon imagination, du sang qui tapait trop fort au cerveau, j'avais vu, ressenti, entendu. J'en étais et en suis, encore aujourd'hui, certain. Je n'avais pas essayé de passer volontairement la barrière du temps comme nous l'avons fait ensemble. C'est le temps lui-même qui m'avait amené dans le passé.

    Ceci me rappelle une personne de ma connaissance qui est venue plusieurs fois à Montségur. Campant aux pieds de la montagne, dans la nuit, elle a entendu les bruits d'une bataille, les cliquetis des armes, les cris des blessés, les hurlements des pillards. Elle a revécu, ainsi que d'autres amis, les combats contre les Cathares qui ont fait résonner la montagne. Au-delà du temps, une brèche s'était ouverte et avait laissé passer les événements d'autrefois. Ce n'est d'ailleurs pas unique à Montségur, plusieurs endroits se souviennent, les murs et les choses sont imprégnés de ces émotions fortes, de ces vibrations du passé et les restituent à celui qui sait tendre l'oreille, à celui qui sait être attentif aux choses cachées.

    Arrivé au sommet, j'ai écouté un guide vantant l'épaisseur des murailles, la beauté du site et l'ingéniosité de l'architecture du château. Mais pas un mot sur les cathares et leur foi. Pas un mot du pourquoi de ces guerres qui ont ensanglanté le Languedoc, pas un mot du pourquoi de la croisade des Albigeois. Seulement le nombre de victimes et des dates, précises comme l'Histoire que l'on apprend à l'école.

    En cette fin de journée je redescendais du château vers le village. Je n'avais pas découvert le Graal ni le trésor des Cathares. Mais, peut-être, avais-je découvert quelque chose qui m'y menait, quelque chose qui m'indiquait un chemin à suivre. Mais lequel ? Historiquement ou d'après la légende, je ne connais que deux ou trois endroits où l'on pouvait trouver le Graal. Quel serait donc le prochain lieu initiatique qui m'en rapprocherait ?

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